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4
sur 5

Attention ! Que ceux qui craignent l’urticaire au contact d’un futur plutôt kitsch, bricolé à base de lunettes triangulaires à épaisse monture rouge, de chaînes hi-fi polyphoniques ou de distributeurs de média homéostats atrabilaires, n’achètent jamais ce livre ! Ubik, c’est de la pure S-F, dans le genre grandiose que lui a conféré un des pontes en la matière. Car s’il n’est pas le père de la S-F, Philip Kendrick Dick (ainsi tombe l’énigmatique « K » !) en est tout au moins le grand oncle. Les possibilités technologiques d’un futur hypothétique qui font rêver les bricolos, ne l’intéressent pas. Il va plus loin. Ses androïdes, ses robots, prisonniers dans un décor d’opérette futuriste, ne disent qu’une chose, l’important n’est pas de savoir comment nous sommes faits mais bien de chercher à comprendre qui nous sommes. Ce thème de l’identité est omniprésent dans l’œuvre de Dick et est à la base des ultra-célèbres films Total Recall et Blade Runner, tous deux tirés de ses romans. Philip K. Dick est littéralement obsédé par les thèmes qui ont fait la science-fiction. La mort, le besoin d’argent, le dérapage dans le temps ou la perte du réel sont des données inséparables de sa vie, marquée par la disparition de sa sœur jumelle en bas âge et de ses expériences hallucinogènes intarissables. Autant de facteurs qui le feront douter plus d’une fois de la réalité. A ce point qu’il en donnera cette définition pleine de rancune : la réalité, c’est ce qui persiste à être, quand bien même on a cessé d’y croire.

Ubik est un roman où se concentrent toutes les obsessions de l’auteur : télépathie, déformation du réel, mort. Elles y trouvent une sorte d’apogée paroxystique et délirante. Le réel n’a plus sa place dans le temps, on passe sans transition d’un 1992 grotesque et outrageusement futurisé à un 1939 poussiéreux et délabré. On n’enterre plus les morts non plus. On cryogénise. La vie prolonge ses incroyables ramifications au-delà de la mort. Avec son humour badin, Dick promène un raté, Joe Chip, à travers une réalité dont on ne sait pas plus que lui, si elle appartient aux vivants, ou aux morts cryogénisés, maintenus en « semi-vie » artificiellement dans des blocs de glace habilement ionisés. En tout cas, d’un côté ou de l’autre de la barrière, il faut se battre et se défendre contre des forces qui changent tout le temps d’arme. Tout l’art de Dick consiste à concentrer le combat d’un homme pour la vie ou pour son salut, dans la quête d’un mystérieux « aérosol Ubik » disponible dans les rayons ménagers. Les personnages d’Ubik sont accrocs de la vie comme on l’est d’une drogue… et le sont vraisemblablement des deux. Les drogues psychédéliques, les amphés existent bel et bien et ce n’est pas pour rester dans leur distributeur homéostatique…

Philip K. Dick a quitté ce monde sans se faire cryogénisé, peu après ses révélations mystiques. Nul doute pourtant qu’il se promène encore dans les milliers de pages qu’il a laissé, lui, l’auteur le plus lu de mes 14 ans, dont les pages trouvent une si forte résonance dans le cœur de gamins qui se demandent tout simplement, qui ils sont, et que signifie ce qu’on appelle le monde réel. A ces questions, l’auteur répondit en écrivant de grosses farces… mais qu’il eut la faiblesse de prendre au sérieux. Signalons à ce sujet la sortie aux éditions l’Eclat, d’un ouvrage plus théorique de l’auteur, Si ce monde vous déplaît… qui ne manquera pas de passionner ses fans. Si Philip Kendrick Dick savait se poser les questions essentielles, il savait également y répondre…