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Le public européen a découvert le « scandaleux » Sloterdijk en1999. Devant un parterre de mandarins très attentifs de l’université, il a osé manipuler des termes aussi délicats que « sélection », « dressage » ou « eugénisme ». Ce penseur intempestif a donc commis l’irréparable : interroger l’avenir de l’espèce -crime d’autant plus abominable que le délinquant en question s’avère allemand. Peu importe le contexte ou la signification exacts de ces mots ; leur seule odeur méphitique suffit à écoeurer l’honnête homme. Adopter fanatiquement le « plus-jamais-ça » évite en effet bien des débats.

Loin de lâcher sa proie, Sloterdijk récidive avec la publication de plusieurs essais de même calibre. La Vexation par les machines, « remarques philosophiques » qui figurent dans un recueil de textes et d’entretiens (1) aujourd’hui réunis en format de poche, poursuit sa réflexion sur la question de la technique, et plus précisément de la technique médicale. L’interrogation fondamentale soulevée dans cet essai lumineux pourrait être la suivante : quel rapport entretien l’homme moderne avec ses productions les plus révolutionnaires? Autrement dit, comment l’immunité narcissique de l’individu réagit-elle aux virus, aux vexations que représentent les progrès scientifiques (physique, biologie, médecine, neurosciences, etc.) ?

Tout porte à croire que l’homme des « hautes civilisations avancées » digère mal ses propres sécrétions techniques (assimilées ici à une machine, un corps étranger, une prothèse) ; chaque progrès constitue une atteinte à sa souveraineté : à titre d’exemple, la révolution darwinienne réduit l’individu à un simple maillon, certes très évolué, de la chaîne animale. L’homme moderne serait donc cet animal perpétuellement agressé par sa propre raison scientifique ; et son histoire une longue accumulation de vexations absorbées avec plus ou moins de réussite. Ce désenchantement est d’autant plus profond qu’il remet en cause la valeur éducatrice de l’Aufklärung -mouvement que l’on pourrait associer, sinon confondre, à une libération par le progrès. Car tel est, au bout du compte, le grand paradoxe de la modernité : progresser impérativement alors que chaque progrès, chaque nouvelle production machinique -perçue comme corps étranger presque belliqueux- inflige vexations et désenchantements. L’équation humaniste sécrète ainsi les expédients de son propre anéantissement ; l’homme n’est plus nombril du monde. Nous ne sommes ici plus très loin de l’idée heideggerienne de l’aliénation par la technique.

Toujours est-il que Sloterdijk transcende l’impasse dans laquelle sont confits les « technophobes » d’aujourd’hui, tous plus ou moins redevables à Heidegger d’ailleurs. S’opposant à leur pessimisme alarmiste, à leur nostalgie judéo-chrétienne en somme, Sloterdijk affirme la compatibilité croissante entre prothèses et immunité narcissique de l’individu. Grâce à la miniaturisation et à d’autres procédés médicaux, rien ne pourra désormais entraver l’assimilation parfaite de la greffe opérée sur le corps humain. La civilisation prothétique vers laquelle nous nous acheminons ne sera peut-être pas cet immense traumatisme que tout le monde anticipe.

(1) A lire également dans ce recueil le très long entretien que Sloterdijk accorde en 1995 et qui donne son titre à ce volume, ainsi qu’un texte consacré à Cioran, penseur de l’insomnie.