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3
sur 5

Règles du jeu : une heure, quinze récits de quatre minutes chacun, ne relatant que d’invraisemblables faits divers, le tout sous les auspices de quinze écrivains choisis. Et c’est ainsi que, une fois son horizon rigoureusement quadrillé au cordeau de ces contraintes volontaires, l’imagination de Roegiers s’ébranle et s’active, chauffant jusqu’à la mise au point quasi joaillière des quinze épisodes de ce feuilleton tragi-comique où la rigueur et l’absurde voisinent en bon rapport. Plans-séquences irrésistibles chronométrés au millième près, scènes surréalistes disséquées dans tous leurs détails, les catastrophes, chutes (suicidaires ou non), noyades et chocs frontaux relatés ici indiquent la direction d’un monde loufoque où tout se casse la gueule, où les plus belles mécaniques se détraquent et où tout le monde ressemble plus ou moins à un mélange détonant de Buster Keaton, de Monsieur Hulot et de Léonard miniature. Pataphysique et borgésienne, l’atmosphère impayable de ces accidents enchaînés « comme dans un jeu de piste à l’issue imprévue » (c’est le moins que l’on puisse dire) est à elle seule un hymne aux instants burlesques de l’existence -l’autre, la vraie. Sous les faits et leurs délirants commentaires se cachent aussi quinze hommages littéraires joviaux que l’auteur a, comme il se doit, truffé d’indices cachés et d’évocations clandestines dont il appartiendra au lecteur/enquêteur de tirer les fils : dans l’ordre, donc, Pérec, Michaux (bienvenue à Namur -Namen pour les Flamands), Cioran, Pessoa, Bernhardt, Calvino, Beckett, Kafka (connaissez-vous le cimetière de Prague ?), Joyce, Zorn, Pavese, Gombrowicz, Karinthy, Achternbusch et, enfin, Hamsun. Ne pas avoir fréquenté certains d’entre eux n’épuisera pas les plaisirs d’une lecture attentive ; les affolantes digressions pseudo scientifiques que l’auteur étaye de données chiffrées parfaitement extravagantes, les incessants crocs-en-jambe linguistiques et ludiques qu’il a élaborés à notre intention garantissent autant d’hilarité que de perplexité. Records stupides, thèses saugrenues (Ethique, tics et tactique tacite de l’élastique, 1 380 pages, jusqu’à maintenant inédit), bibliographies encyclopédiques que n’aurait pas reniées l’auteur de l’Aleph, romans « de grande vente, en caractères serrés, de cinquante mille pages, conçu en deux parties réversibles, aussi lisibles dans un sens que dans l’autre », mathématiques renversantes et autres curiosités nourrissent cet univers volontiers non-sensique où l’on ne manquera pas de se perdre entre une statistique et une anecdote aussi jubilatoires l’une que l’autre. L’exercice de style dans toute sa lumineuse déraison : rigoureusement inutile, donc totalement indispensable.