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4
sur 5

Patricia Duncker cultive l’ambiguïté. Née en Jamaïque et élevée en Angleterre, où elle est aujourd’hui professeur de littérature, elle remporte en 1996 le Dillon First Fiction Award et le McKitterick Prize pour La Folie Foucault. Depuis, son travail est unanimement salué par la critique, anglaise comme étrangère ; L’Espace mortel, son nouveau roman au croisement des genres (entre thriller, psycho, étude de moeurs et fantastique), est d’une étonnante complexité, dans une atmosphère où la fascination le dispute à la crainte et qui n’a rien à envier à ce qu’on trouvait dans La Folie Foucault. Dans ce premier roman, aujourd’hui réédité en poche, Duncker explorait la folie et naviguait dans une narration originale : un étudiant rédige une thèse sur un auteur imaginaire, lui-même fasciné par Michel Foucault (le vrai). La romancière recréait ainsi une sorte de mythologie de Foucault à travers une réflexion sur l’auteur et son lecteur, couple éternel de la littérature dont elle illustre la passion. Son étudiant s’y laissait emporter par ce qui n’était rien moins qu’une folie, folie qui le guidait sur les trace d’un Paul Michel, ancien prix Goncourt, interné depuis ce mois de juin 1984 lors duquel on annonça la mort de Foucault.

Après ce premier aperçu du monde de Patricia Duncker, L’Espace Mortel nous invite à une véritable plongée en eaux troubles. Les thèmes ? Un dosage subtil entre héritages d’une tradition romantique (gothique parfois) où se mêlent passé et présent, réel et surnaturel, déviance sexuelles et incartades sociales. L’écrivain explore très avant ces failles du monde ordinaire à travers le lien mystérieux qui unit, dans un même bloc, un fils, sa mère et l’amant de celle-ci. C’est parce que Toby, le fils, raconte l’histoire à travers son regard d’adolescent de 18 ans qu’on ressent plus vivement encore tout ce que le texte porte en lui d’ambigu. Car Toby, en plus de troubles adolescents classiques, a quelque chose de particulier : l’univers même dans lequel il évolue. Enfant sans père, élevé par une mère peintre assez connue qui l’a eu à 15 ans et lui ressemble comme une sœur, entouré seulement de sa grand-tante (créatrice de mode lesbienne) et de la compagne de celle ci, il vit depuis toujours entre ces trois femmes qui se suffisent à elles-mêmes et forment son unique famille. Jusqu’au jour où le mystérieux Roehm apparaît. Qui est-il ? Roehm est son nom unique (comme Heathcliff), son très léger accent étranger est impossible à identifier, son laboratoire introuvable… L’homme ne laisse pas de traces, apparaît à la nuit tombée, va et vient, silencieux, insaisissable, et n’est pas sans rappeler le Dracula de Stocker avec son magnétisme et la fascination malsaine qu’il exerce sur son entourage… Un homme singulier que Toby rejette et appelle à la fois. La linéarité de son récit est interrompue deux fois : d’abord par une digression sur Freud et « l’homme loup », avec son cortège de fantasmes liés à l’enfance ; ensuite par un chapitre dans lequel c’est au tour d’Iso, sa mère et sœur, amie, complice ou amante de livrer pêle-mêle ses souvenirs de jeunesse, enfouis au plus profond, levant le voile sur ses propres origines et celles de son fils. Roehm ici est la face obscure de l’être humain, le démon qui sommeille incarné en une figure monstrueuse, prêt à tout pour faire exploser les plus obscurs désirs de ses congénères. Comme un fantôme, il traverse le texte et les existences de chacun. Une chose est sûre : l’empreinte qu’il laisse ne laissera rien en place.