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Quand on lui demande pourquoi il a l’air triste, Antoine répond très simplement : « Parce que je suis triste. » Il n’a pas d’autre réponse. Il doit avoir un sourire dépité quand il dit ça. Le sourire qu’on affiche lorsqu’on a les larmes aux yeux. Comme pour s’excuser. Antoine ne fait pas grand-chose de sa vie. Il regarde les trains en se disant qu’il ferait mieux de choisir : passer dessous ou en prendre un. Le seul refuge (mais le plus cruel aussi), c’est le passé, les images qui restent de l’enfance. Parce qu’il y a quelques années encore, on ne savait pas que ce serait comme ça, la vie ; on ignorait que quelque chose allait se fracturer en nous. C’était assez simple l’enfance, des jeux sans grande originalité, mais c’était fait avec inconséquence. Ce n’était peut-être pas un « vert paradis », c’était une banlieue comme il y en a pas mal, mais au moins on ne mesurait pas ce qui nous y attendait. Et puis, c’est tombé. Ce que Sylvia Plath appelait La Cloche de détresse. Antoine a ça sur le crâne, cette infinie tristesse, ce casque, comme l’on dit encore lorsque l’alcool a fait son ouvrage et tape, derrière les yeux, pour qu’on y retourne, dans cet état d’ivresse, c’est-à-dire d’indifférence au monde et à la misère de nos vies. Antoine est à l’ouest, il ne parvient pas à être « indifférent », il a une susceptibilité qui ne lui épargne rien. Il repense aux promesses de l’enfance : « Tu serais ma sœur je serais ton frère », l’abri serait éternel. Et puis, soudain, chacun se voit réduit à la solitude, contraint de devenir quelqu’un, un animal social, et soi-même. On est seul, responsable, et le ciel est vide. Ou le monde ne veut pas forcément de vous. Ce qui est presque la même chose.

Il en va de même pour Camille, sa sœur. Dans une scène bouleversante, comme il y en a beaucoup dans le livre, on la voit assise au fond de la classe, seule. A midi, quelques adolescents lui proposent de se joindre à eux pour le déjeuner. Elle accepte. Dans la rue, ça parle, ça rit. Camille se tait, elle écoute. « A un moment, ils ont tourné et Camille s’est arrêtée, les a laissés s’éloigner. Pas un ne s’est retourné. » Quand Camille refait surface, bien après, « sans prévenir, sans rien dire », « personne n’a rien remarqué ». Voilà, il y a ça au cœur de leur vie : personne ne voit. Vous aurez beau crier, personne n’entend. Comment trouver, dès lors, « le courage, des raisons » ? Certes, Camille se plaisait, étant petite, à disparaître pendant les repas de famille. Elle aimait s’extraire du monde mais elle y avait sa place. Aujourd’hui, Dieu sait pourquoi, parce que la vie moderne est comme ça, ils ont tous disparu, par avance -Antoine, Camille et Marie, leur mère. Le monde est léger, il n’a que faire d’eux. Alors oui -et c’est le mouvement du livre- ils vont « prendre le large » chacun à leur façon, « prendre congé avec la discrétion désespérée à laquelle la vie les a acculés. On repense aux derniers mots d’Henri Calet : « Je suis déjà un peu parti, absent. Faites comme si je n’étais pas là. Ma voix ne porte plus très loin. (…) Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes. »

Dans A l’ouest, Olivier Adam regarde le monde sans concession. De ces regards qu’on reproche parfois à la littérature. Parce que c’est trop sombre, parce que c’est trop triste. Oui, mais c’est bouleversant. Que voulez-vous. Et beau. Grâce à cette écriture : épurée, clinique, à tel point qu’elle en est parfaitement sensible, tremblante et inspire tout sauf la sécheresse. Au contraire : une émotion évidente, envahissante vient se loger entre les lignes, dans ce qui n’est pas dit, seulement suggéré. Oui, Olivier Adam a une pudeur violente. On lit, relit et on retombe sur cette phrase bouleversante : « Personne n’a rien remarqué ».