Nuno Judice, l’un des plus célèbres poètes portugais contemporains, écrit aussi d’excellents romans ; en témoigne cet Ange de la tempête qui, dans sa manière comme dans son projet, évoque les voies littéraires originales, délicates et virtuoses qu’explorent aussi des Français comme Régis Jauffret ou Patrick Deville. Une écriture qui explose les procédés narratifs traditionnels pour laisser libre cours à un flux mental développé par analogies et structuré par des images récurrentes donnant lieu à une espèce de long murmure lancinant et incantatoire, et développant en définitive une méditation sur quelques thèmes éternels et archétypaux. Dans cet art romanesque particulier (mais s’agit-il encore de roman ?), toutes les conventions littéraires sont rendues à leur artifice sans dommage, mais sans jamais produire pour autant le néant verbeux de certains « nouveaux romanciers ». Ici, les événements réels ou imaginaires ne sont, comme les personnages fictifs ou historiques qui les accompagnent, que les éléments de base avec lesquels l’auteur compose sa partition.

L’idée centrale de L’Ange de la tempête, prétexte à des digressions multiples plutôt que départ d’une intrigue à proprement parler, c’est l’enquête que l’auteur mène sur l’assassinat mystérieux d’un de ses arrière-grands-oncles, au milieu du XIXe siècle, alors que celui-ci voyageait seul à travers une montagne pour rejoindre la mer. L’homme en question étant demeuré célibataire et son corps n’ayant été découvert que bien après le crime, commis dans un lieu presque désert, les pièces à conviction font totalement défaut. Ce qui permet à l’auteur d’imaginer à sa guise les conditions de la mort de son aïeul, sa personnalité, ses motivations et celles de son agresseur. Cette investigation impossible se ramifie rapidement en d’autres investigations intimes, amoureuses ou métaphysiques, le vrai sujet du livre se révélant être l’auteur lui-même, dont les propres anecdotes et rencontres marquantes font écho autour de cette figure disparue. Il y parle de son engouement pour la lutte des classes et de son retrait de la dialectique marxienne, de son enfance, mais surtout de sa répétitrice de français ou d’une inconnue croisée dans un train en panne, les deux femmes se mêlant à d’autres, voire à des figures féminines issues de peinture ou de romans.

Il n’est pas étonnant qu’une technique de poète confirmé se révèle essentielle pour tenir la gageure de tels ouvrages, qui utilisent toute la fluidité et la liberté de la prose selon des procédés et de structures exclusivement poétiques. Judice rompt ses paragraphes par des pirouettes doucement cyniques, ou les fait résonner par l’éclat d’un lyrisme profond. Toutes ses anecdotes ou réflexions sont comme les indices parfaitement orchestrés d’une impossible enquête et se poursuivent en s’entremêlant, selon la dynamique des spirales. Le texte forme ainsi un tourbillon dans l’océan des possibles, creusé et animé par les énigmes insolubles de l’amour, de la mort et des destinées humaines.

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