« Tout le monde a des secrets», déclare Alec, « des cartes postales de l’enfer – des cartes postales jamais envoyées, souvenirs de voyages d’ombres accrochés au mur intérieurs de notre vie, où ils se fondent en quelques sorte dans la trame cachée ». Au coeur de ce nouveau roman du trinidadien (d’origine indienne, et installé au Canada depuis 1973) Bissoondath, comme souvent dans ses récits, est étudiée la question de l’identité, du poids des origines. Elle est ici étroitement liée à la notion de secret, à une nécessité fantasmée qu’auraient certains de s’inventer une vie. Une vie susceptible dans un premier temps de les protéger, de les mettre à l’abri : ils sont seuls détenteurs de la vérité ; mais une vie qui risque à terme de les enfermer, tant il devient impossible, à mesure que le temps passe, de rompre un tissu de mensonges trop soigneusement construit.

Le récit prend la forme d’une confession, celle d’Alec, dans laquelle s’insère par bribes l’histoire de Sumintra, étudiante indienne coincée entre deux univers, celui de la tradition incarné par ses parents et celui de l’ouverture induite par sa vie à Toronto, ses études, ses amis canadiens. Les deux personnages ont certains points communs, le principal étant construit autour du rapport ambigu qu’ils entretiennent avec leur famille. Sumintra tente ainsi de s’affranchir de ses parents qui lui cherchent un époux indien pour un mariage de raison. Alec, de son côté, n’existe pleinement (« Impossible d’avouer aux autres que le me sentais libéré. Ils auraient été horrifiés ») que depuis le décès accidentel de ses parents. Au reste, il a troqué un mensonge contre un autre : ne pouvant avouer à sa famille son souhait de s’installer à son compte, comme décorateur d’intérieur, il va cacher à tous son hétérosexualité, convaincu de ne pouvoir faire carrière qu’à condition de passer pour gay…

Là réside le principal écueil du roman de Bissoondath, dans la nature du secret d’Alec. Autant son personnage froid, calculateur, tout entier absorbé par son travail, un rien psychopathe, est construit à la perfection, autant ce secret qui conditionne son existence sonne faux. Difficile de croire qu’une tragédie le guette, qu’il n’a de salut que dans le faux-semblant, qu’il n’est pas simplement torturé par un esprit malade, obsessionnel. A moins que le secret, en définitive, ne tienne pas à ce petit arrangement avec la réalité mais à l’objet de sa confession, qui ne sera dévoilé qu’à la fin. Les cartes postales de l’enfer de Bissoondath dégagent un intense sentiment de frustration, de colère, d’échec profond. Le seul qui disposera en définitive de la vérité entière sera son lecteur. Charmes de la confession.

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