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3
sur 5

Attention, talent. Ned Beauman est anglais, il a 29 ans, il est le fils d’une célèbre éditrice féministe (Nicola Beauman, directrice de Persephone, maison spécialisée dans la réédition de textes de femmes oubliés), il écrit dans la London Review of Books, le Financial Times, la Literary Review ou le Guardian, il tient un blog et, depuis quelques années, il collectionne les nominations sur des listes de prix pour ses romans : Boxer, Beetle (2010), Glow (2014) et L’accident de téléportation (2012). En interview, Beauman se réclame volontiers de Pynchon (son modèle pour L’accident, dit-il, c’est V) et de David Foster Wallace, dont l’humour et le ton ont dépeint sur lui ; il confesse aussi son attirance pour la SF et son admiration pour William Gibson et Neal Stephenson. Mélangez, vous obtenez ce roman improbable et survolté, d’une drôlerie presque épuisante.

Beauman y raconte les aventures d’Egon Loeser, jeune décorateur de théâtre à Berlin au début des années 1930, dans un milieu où tout le monde ne jure que par Bertold Brecht, tandis que les nazis organisent leurs premiers autodafés. Egon lit vaguement (Berlin Alexanderplatz : « Hélas, au bout de dix-sept mois, il en était seulement à la page 189 »), fréquente la faune intellectuelle dans des fêtes cocaïnées ; on dirait un pastiche d’un roman américain des années 1990, rétropropulsé dans l’Allemagne des années 1930. (La drogue en circulation est la kétamine, qui n’apparaîtra sur le marché que trois décennies plus tard…). Pressé par ses hormones, Egon tombe amoureux d’une jeune femme prénommée Adele. Son nom est Hitler, mais elle assure n’avoir aucun rapport avec le leader du NSDAP. Un jour, Adele disparaît. Egon part à sa recherche, direction Paris puis Los Angeles, où il plonge dans une ambiance à la Raymond Chandler et croise toutes sortes de personnages farfelus, dont un scientifique en passe de réussir le pari de la téléportation…

Parodies, références érudites, gags à la mitraillette, longs dialogues truffés de vannes : Ned Beauman a quelque chose d’un Tarantino littéraire, avec la même virtuosité, le même humour noir, le même sens du décalage. La densité du texte et les sinuosités de l’intrigue font qu’on s’y perd souvent, d’autant que rien n’est prévisible. Mais il faut tenir le coup jusqu’à la fin, pour choisir entre les quatre dénouements possibles que l’auteur propose, à quatre époques différentes, dont le 194e siècle. On cherche l’adjectif adéquat. Décoiffant ?

Traduit de l’anglais par Catherine Richard.