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L’âme de Kotaro contemplait la mer : un titre si japonais… Empreint de poésie, comme en attente. La nouvelle éponyme mêle adroitement comique absurde et drame. Il y est question d’un pêcheur, Kotaro, d’une absence de son âme qui le plonge dans le coma, d’un  bernard-l’ermite qui élit domicile dans son gosier. Et pendant que la vieille Uta essaie par tous les moyens de raccrocher l’âme au corps, les villageois s’agitent. On frise le burlesque, mais sans l’atteindre. Il suffit de quelques mots : « Uta s’arrêta et joignit les mains face à la mer. Mais sa prière n’alla nulle part ».

Il est beaucoup question de prières qui s’égarent dans ces six textes de Medoruma Shun, qui dépeignent des vies simples en un lieu particulier, l’île d’Okinawa. Le ton, remarquable, mêle souvenirs, spontanéité de l’enfance, sagesse de l’âge. L’ensemble paraît intemporel, et le Japon de Shun comme entre-deux. L’originalité du lieu, peut-être ? Okinawa, l’archipel, annexé à la fin du XIXe siècle, puis en 1945 occupé par l’armée américaine, pendant 27 ans, avant d’être rétrocédé. Il y a ces images, Cassius Clay à la télévision, et les soldats de la base sur un ring improvisé. Ces questions, poétiquement naïves que se posent les enfants : « Après la rétrocession au Japon, est-ce qu’il neigerait à Okinawa, est-ce que les cerisiers se mettraient à fleurir en avril ? » Et la place des âmes, sur une île emplie de mystères, où les femmes se font prêtresses, les simples d’esprit médiums, où les kamis hantent les bosquets sacrés, à l’arrière des villages.

Medoruma Shun parvient à enchanter jusqu’au plus ordinaire : « Venant de la forêt, du bord de la rivière, des rizières, les uns après les autres, des papillons affluaient. Des dizaines de papillons, papillons corbeaux, amiraux bleus, kallimas et bien d’autres encore dont je ne connaissais pas les noms, venaient voleter dans le jardin […] Les couleurs de toutes ces ailes étaient magnifiques. Dans le ciel bleu de l’été au dessus du jardin, j’avais le sentiment que d’innombrables papillons volaient, qui ne pouvaient pas encore venir visiter notre monde ».

Ce portrait de son île oscille entre conte merveilleux et conte philosophique, à cheval sur deux mondes, deux temps, les esprits et un présent plus brutal, comme irrespectueux. Dans ce contexte, son utilisation du fantastique, de l’onirique, frappe par son authenticité. On sort de la tradition littéraire japonaise (qui fait la part belle, souvent, à ce décalage avec le réel) pour rejoindre le folklore, avec, dans le même temps, un soin extrême apporté aux détails, chaque terme apparaissant soigneusement pesé, réfléchi. Sur cette trame, rigoureuse, s’appuie une description de l’environnement, qui va de l’immense à l’intime, se décline en fonction de qui raconte, s’adapte à la taille de l’enfant qui parcourt l’île, à l’adulte installé, à l’esprit disparu. La distanciation, réelle, se double d’une forte charge émotionnelle, sensible parfois grâce à quelques mots seulement. Le contraste est surprenant, et contribue à la portée des textes, la délicatesse alternant avec la violence, une once de magie imprégnant les paysages, pour dire un monde perdu, une certaine désespérance. Trop souvent, il ne reste personne pour écouter. Les prières n’ont nulle part où aller.

Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako, Véronique Perrin et Corinne Quentin.

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