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« Comme du LSD, mais plus beau. Plus organique. » Martin Suter, dont les éditions Bourgois avaient déjà traduit le splendide Small World, sait ouvrir à la déviance des brèches inattendues vers les territoires que l’on aurait crus le plus à l’abri. Quel monde plus stable, plus confortable que celui d’un cabinet d’avocats d’affaires réputé sur une place d’Europe occidentale ? Quel univers plus sécurisé, plus encadré que celui des contrats de fusion d’entreprises qu’il est chargé de négocier et de rédiger ? C’est dans l’élégance et le raffinement de ce milieu rassurant, que l’on peut aisément désigner comme l’un des plus emblématiques d’une civilisation avancée, que l’auteur décide d’introduire, sous la forme d’un petit champignon hallucinogène, un minuscule morceau de nature. Une nature à laquelle Urs Blank, l’un des riches (quelques millions de francs suisses sur différents comptes) avocats associés dont il est question, va étrangement retourner après s’en être tenu éloigné des années durant, provoquant la ruine d’un système que l’on aurait juré invincible.

L’histoire d’Urs Blank est simple : séduit par une jeune femme rencontrée sur un marché près de son bureau, il se laisse bon gré mal gré entraîner dans une réunion de consommateurs de champignons hallucinogènes ; dans la marchandise proposée ce jour-là se trouve cependant un fragment un peu particulier, qu’il ingère sans poser de questions, en croyant que sa petite taille en réduira l’effet. Erreur : l’innocent avocat part dans un trip d’une intensité imprévue, dont il ne sort que de nombreuses heures plus tard, au terme d’un sommeil agité, sans avoir idée des bouleversements qui se préparent. Blank a avalé un bleuet, variété rare aux effets spectaculaires et mal connus. Si à court terme ne subsiste de l’expérience qu’un sévère état de malaise, c’est toute sa vie qui va en être infléchie à long terme. « Après la réunion, je suis rentré à pied, en traversant la forêt. Et j’ai compris, d’un seul coup : j’avais oublié qu’il existe un autre monde, si près de la ville. Avec d’autres lois, d’autres priorités, un monde qui n’a strictement rien à voir avec le nôtre. » De moins en moins intéressé par les contrats en cours, Urs Blank multiplie les randonnées en forêt : il s’équipe, s’informe et s’aventure toujours plus loin dans son exploration des zones sauvages. Et ne recule plus devant les accrocs aux convenances : « Tout ce qu’il m’arrivait parfois d’avoir envie de faire, je le fais à présent sans hésiter. Et en toute innocence. » Au bout de quelques semaines, c’est un nouvel homme que nous suivons : « Urs Blank ne s’était pratiquement pas montré du mois dans son cabinet. Il passait la majeure partie de son temps dans les forêts. Il expérimenta différents types de campements (…) » Pendant que ses associés s’inquiètent pour leur réputation et s’autorisent des manœuvres financières suspectes, Urs Blank se déconnecte lentement du monde dans lequel il a vécu jusqu’alors et, passant la majeure partie de son temps dans les taillis, se transforme en homme des bois.

Martin Suter raconte cet invraisemblable passage d’une vie à une autre avec une extraordinaire propension à restituer ou suggérer les sensations et les états d’esprit successifs de notre juriste campeur : s’appuyant sur un travail de documentation très approfondi sur les effets des champignons hallucinogènes et de leur substance active, la psilocybine, il réussit un véritable tour de force littéraire avec l’écriture détaillée d’une déviance progressive, et jouant simultanément sur plusieurs tableaux, de la ville à la forêt, c’est-à-dire de la normalité à la folie. Avec une virtuosité impressionnante, il démultiplie les enjeux de ce qui aurait pu n’être qu’une simple disparition : La Face cachée de la lune tient tout à la fois de l’étude psychologique, du thriller financier, du roman d’initiation (et cela même si le héros a plus de quarante ans), du conte philosophique et de l’ode à la nature. Dans un style précis, rapide et rigoureux, d’une puissance d’évocation et d’un impact que l’on rencontre rarement, il fait de ce roman aux fausses allures de polar une épopée ironique et, au fond, réellement poétique. L’humour presque invisible, à froid (tendance nordique, comme un Paasilinna, en plus stoïque, si la chose est possible), de ses pages n’est pas pour les rendre moins saisissantes. Habilement composé, magnifiquement écrit, malicieusement réfléchi, La Face cachée de la lune s’impose sans conteste comme l’un des tout meilleurs romans de cette rentrée.