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Lila, c’est la voix manquante, tant à cette manière de trilogie démarrée par Marilynne Robinson en 2004 avec Gilead (suivi par Chez nous) qu’à ce lieu : Gilead, Iowa, bourgade de quelques âmes au milieu de nulle part. L’intemporalité, le silence, la contemplation, le retrait : voilà qui décrit assez bien les romans de l’américaine, auteur singulier. Un premier roman en 1980 (HousekeepingLa maison dans la dérive) lauréat du PEN/Hemingway Award, puis le silence jusqu’en 2004 et un Pulitzer pour Gilead, suivi de deux autres volumes qui l’imposent comme une incontournable des lettres américaines. Ici, avec Lila, voix de l’extérieur entêtante et doucement désespérante, elle met en perspective le récit que faisait dans Gilead le pasteur John Ames. Gilead, petite ville perdue au milieu des champs où il ne se passe pas grand-chose, sinon des histoires de riens, au mieux le temps qui passe, qu’on fuirait volontiers. On s’y essaie parfois. Mais voilà. Gilead est un refuge. Et pour Lila, enfant volée grandie sur les routes, élevée tant bien que mal par la farouche Doll dans l’Amérique de la Grande Dépression, un refuge est inespéré. Un refuge est un arrêt.

L’histoire que raconte Marilynne Robinson, c’est celle de cette femme qui s’arrête et ne parvient plus à repartir quand tout la pousse à le faire. Il y a la ruine au milieu des champs, où elle s’abrite. Les heures passées dehors. Les visites en ville pour chercher du travail. La rencontre avec le pasteur Ames, « vieux bonhomme ». La réunion de leurs deux solitudes. Le baptême, le mariage, la naissance d’un enfant. L’histoire semble simple. C’est compter sans l’introspection à laquelle pousse Robinson, ces questions étroitement entrelacées de rédemption, de pardon, de honte, de culpabilité. L’Amérique de Robinson est hors temps, spirituelle dans ce qu’elle dit de la Nature et de l’humain, ses décors nimbés d’une lumière qui les fait tableaux. Face à cette quasi perfection sont posés doutes, misère, questionnements. Lila et John Ames sont deux solitaires résignés.

La mise en parallèle de Gilead et Lila est édifiante : une seule histoire, deux versions. John Ames croit en son prochain, là où Lila a cette dureté, cette réserve qui la met en retrait, silencieuse. John Ames a étudié, Lila appréhende les questionnements qu’il lui glisse et qui la hantent de manière viscérale, immédiate. Les deux textes sont nécessaires pour éclairer leur histoire, apporter une forme de paix fragile, le doute tout au bord malgré la confiance lentement construite. « On ne se débarasse pas de la culpabilité ; il n’existe aucun moyen décent de la renier. Toute cette amertume, tout ce désespoir et toute cette peur, enchevêtrés et liés, appelaient la pitié. Non, mieux, ils appelaient la grâce ». La grâce. Une grâce perceptible dans le temps qui coule et son rapport à l’éternel, dans les saisons qui passent, dans une certaine immuabilité du monde. C’est peut être à cela que tout ramène.

Traduit de l’anglais par Simon Baril.

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