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sur 5

Où l’on retrouve, quatre ans après L’Année de l’hippocampe, le romancier Jérôme Lafargue dans un livre qui est peut-être son meilleur, du moins le plus travaillé, le plus abouti, le plus envoûtant. Certains thèmes de ses précédents y réapparaissent, qu’il s’agisse du surf (dans L’Année de l’hippocampe déjà, Félix, le personnage principal, était un surfeur accompli), de l’ambiguïté, de la solitude, du moment de bascule dans une vie. La scène d’ouverture, sur huit pages, est époustouflante : en 1854, sur un navire au large de la côte marocaine, un pêcheur découvre un carnage et, au milieu des corps sans vie, un nourrisson qui pleure… On ne comprend que plus tard le rapport de cette scène au reste de l’histoire, qui démarre ensuite. Premier volet : Aupwean, jeune garçon, orphelin de père, a fugué dans la forêt, accompagné de son chien. Deuxième volet : son oncle et l’ami de celui-ci, grand gaillard surnommé « La Serpe », s’enfoncent dans les bois, traquant quelque chose. Ces deux fils se croisent et s’entrecroisent, sans que la temporalité soit toujours claire. A ces couches s’en ajoutent d’autres, qui font basculer le roman vers le mythe. Il est question de résurrection, d’animisme, de mythologies indiennes, mais aussi de coïncidences littéraires, d’Alphonse Allais, de Rimbaud. Deux écrivains nés le 20 octobre 1854, date précise de l’événement qu’on racontait plus haut, dans les eaux marocaines. Comme c’est bizarre. Surgit aussi un livre oublié d’environ 2000 pages, La Complainte des échappés, texte épique en vers libres mâtiné de chroniques absurdes et humoristiques, qui crée un lien entre Allais, le farceur normand, et Rimbaud, le poète itinérant, avec au milieu d’eux un ancêtre d’Aupwean. Lequel, peut-être, s’est vu confier par chacun des manuscrits inédits, ou qui, aussi bien, a été leur nègre… Lafargue condense beaucoup de choses dans les 200 courtes pages de ce roman tour à tour perecquien (le livre-source, écho du Voyage d’hiver) et spiritualiste, baignant dans une « atmosphère humide et fantastique » du meilleur effet, celle de la forêt et de ses loups et légendes. Une vraie réussite, tout à fait inclassable.

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