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Marie Darrieussecq est décidément une femme fertile. Quelques mois à peine après un Bref séjour chez les vivants dans lequel elle livrait un lourd condensé de sa manière affectée et de ses pathétiques petites poses de rebelle studieuse, elle nous revient en jeune mère dynamique et érudite, très fière sans doute de n’avoir pas profité du congé maternité que lui octroyait le code du travail : en deux petits « cahiers » bien remplis et sous les auspices de la Genèse, Le Bébé couvre les neuf premiers mois de la vie de celle de ses œuvres que l’on imagine la moins ratée -son fils, donc. On aura compris l’image : un livre écrit en neuf mois, un livre dont on accouche, très subtil parallèle entre naissance de l’homme et naissance du texte. C’est quoi qu’il en soit une Marie Darrieussecq littéralement euphorique qui sort de la maternité ; tout ce qui faisait de ses précédents romans de pénibles et austères moments de lecture est ici porté à un point de non retour tel qu’un étalon nouveau semble avoir été posé dans la mesure du ridicule. Rien ne manque : les petites phrases ronflantes (« Dire le non-dit : l’écriture est ce projet »), les étalages démonstratifs de références culturelles (Marie Darrieussecq lit Elle, écoute Björk et Puccini, étudie Françoise Dolto), les habituels fantômes et les inévitables petits pâtés stylistiques, tout concourt à faire du Bébé une sorte de bêtisier où pas une page ne s’achève sans livrer sa perle, son morceau de bravoure ou son aberration. Qu’on en juge : « Il cesse de jouer, il nous regarde intensément, fronce les yeux, se concentre, réfléchit, avance les lèvres et prononce : bleuh ». Plus loin : « Il fait ÂÂÂ sur la cuillère et BRRR en pulvérisant la nourriture ». Ailleurs : « Depuis trois semaines au moins, le père du bébé trouve que ce dernier a de trop grosses couilles ». Et encore : « Quand il chie, il devient rouge, serre les poings, pousse des Gnîîî si scatologiques que nous éclatons de rire. Puis, d’un coup, il se tourne en lui-même, semble réfléchir ». Une dernière : « A chaque petit pot, courgette, pomme, carotte, que va-t-il ressortir ? Quelle couleur, quelle consistance, quelle odeur ? ».

Le festival serait bien sûr incomplet s’il n’y avait ces innombrables citations sans lesquelles la romancière ne pourrait nous montrer combien la grande littérature compte pour elle, ni à quel point elle se sent de son temps (Annie Ernaux, Guillaume Dustan, et même l’ultime Hervé Guibert, probablement rajouté à la dernière minute, pour montrer qu’elle l’a bien lu) : Marie Darrieussecq est probablement la seule femme au monde à qui changer des couches donne envie de citer Montaigne. On peut en tout cas s’émouvoir de ce qu’elle n’hésite pas à convoquer Rilke, Tolstoï, James ou Lautréamont pour nous parler des cakes de son fils. Elle aime également beaucoup poser à l’auteur trash et, ici ou là, prendre un paragraphe ou deux pour faire sa Angot : on apprendra donc que son « amour maternel est d’abord pédophile », qu’elle « n’a besoin d’aucun matériau du réel pour écrire ce livre évident, un inceste mère-fils », ou que « c’est consciemment que je m’interdis d’embrasser son sexe : je lui bécote le ventre à la place ». Comme toujours, Darrieussecq pose donc : on va finir par croire qu’elle ne sait faire que ça. Poser à la scandaleuse, poser à l’écrivaine, poser à l’érudite, poser en définitive à tout et n’importe quoi du moment qu’elle se donne l’impression d’exister dans la république des lettres. Quitte, donc, à nous parler de son fils posant sa crotte. En attendant le prochain, où elle nous parlera des siennes. Il est peut-être temps de poser la plume.