« La communauté des écrivains post-exotiques (…) ne s’est pas élargie. Mais son indifférence au monde extérieur est à présent plus grande, assez forte, en tout cas, pour que même la figure d’un porte-parole lui semble superflue. » Le « porte-parole » réel de cette communauté imaginaire, c’est, bien sûr : Antoine Volodine. Lutz Bassmann, déjà apparu à plusieurs reprises dans son oeuvre, notamment comme narrateur et personnage principal de Dix leçons sur le post-exotisme, leçon onze, est donc un de ses hétéronymes. Cependant, l’hétéronymat chez Volodine ne fonctionne pas du tout à la manière de celui d’un Pessoa. Lutz Bassmann n’incarne pas une nouvelle démarche esthétique empruntée par l’auteur. Cette signature n’est qu’un prolongement du dispositif post-exotique déjà en place, celui d’une littérature marginale, collective, cryptée, se déployant à travers de nombreux genres et se réclamant de multiples auteurs, narrateurs et sur-narrateurs. Le délire post-exotique opère simplement une contamination plus large atteignant jusqu’à la stratégie éditoriale, appliquant par là avec orthodoxie l’un de ses dogmes esthétiques : la confusion du rêve et du réel. Ces deux ouvrages auraient très bien pu être publiés chez Seuil (éditeur de Volodine) et sous son nom, en pleine rentrée littéraire. Mais les impératifs de cette « littérature des poubelles » sont plus forts que la plus évidente logique éditoriale. Alors que son œuvre se déploie et gagne en reconnaissance, Volodine s’applique à redéfinir les marges nécessaires à son univers, un univers qui en procède.

Avec les moines-soldats est donc un ouvrage de la plus belle facture post-exotique, un recueil d’ « entrevoûtes », c’est-à-dire un envoûtement littéraire articulé en sept nouvelles allant par paires et organisées en miroir. Quant à Haïkus de prison, il rassemble une suite quasi-narrative de courts poèmes à la manière des haïkus japonais, divisée en trois parties (Prison-Transfert-Enfer), offrant la beauté suffocante d’une poésie concentrationnaire agrémentée d’un humour plus que noir. On retrouve, splendidement exécutées, de nombreuses techniques spécifiquement post-exotiques : images de cauchemars récurrents, indécidabilité générale, mantras formés à partir de slogans politiques ayant dérivés poétiquement et le thème toujours plus prégnant de la destruction imminente de l’humanité par elle-même, le tout sur fond de morts relatives et successives, tunnel absurde d’un anti-karma où seule existe une mort qui ne parvient pourtant pas à s’accomplir. Le Post-exotisme est un système réticulaire en perpétuelle résonance, chaque nouvelle œuvre tire sa matière des précédentes et éclaire celles-ci d’un nouveau faisceau. Ces deux joyaux cachés n’échappent pas à la règle et contribuent encore à enrichir la vaste transe obsessionnelle de Volodine, qui développe sans faillir un infini et délicat dégradé de nuances oscillant entre le vert glauque et le noir absolu en explorant tous les degrés possibles de goudron et de cendre.

Article précédentBataille à Seattle
Prochain articleCondemned 2 : Bloodshot