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Les écrivains US ont encore débarqué en nombre sur les plages minées de la rentrée littéraire, et, comme à chacun de ses livres, un des membres du contingent meurt dans l’anonymat et l’indifférence des puissants : Lucius Shepard. La raison ? On n’a jamais bien compris dans quel bataillon il fallait l’affecter. Recourant volontiers à la science-fiction et la fantasy, il fut d’emblée publié dans des collections de genre (Ailleurs & Demain, Denoël / Présence du futur) ; mais ses récits conradiens, introspectifs et mystiques, n’y conquirent guère qu’un succès d’estime, peinant à trouver leur public. Quant aux lecteurs hors-genre, inutile d’évoquer son nom : à 65 ans, Shepard fait figure de soldat inconnu. De sorte que, virtuellement, son lectorat n’existe pas, et que la décision de continuer à publier son oeuvre n’est due qu’à l’obstination des quelques passionnés de cet auteur culte (ici, les éditions du Bélial, et leur fidèle et talentueux traducteur, Jean-Daniel Brèque).

Un statut dont l’intéressé se passerait bien, comme il le dit en interview : « Je préfèrerais ne PAS être culte ! (Rires) Je gagnerais beaucoup plus d’argent » (in revue Bifrost #51). Il a beau en rire, Shepard est bel et bien victime de son positionnement. Circonstances aggravantes, il n’écrit souvent que des « romans courts », un format pour lequel les anglo-saxons ont un nom (la « novella ») et des supports de publications idoines, mais qui est inexistant chez nous. Conséquence : on ne peut publier Shepard que sous forme de recueils, assortiments de romans souvent fort épais, dont on sait qu’ils équivalent chez nous à un suicide commercial. Ainsi va la vie, et notre Hemingway de la SF, qui a bourlingué sur à peu près toute la planète, est en passe de devenir le grand oublié de la littérature US contemporaine, un génie méconnu aux ventes insignifiantes, dont la traduction intégrale ne se fera sans doute jamais, faute d’une identité claire en termes de genre (ou de non-genre) et d’un relais médiatique suffisant.

Pourtant, le petit milieu de l’Imaginaire hexagonal ne s’y est pas trompé, conscient de posséder un joyau que le reste des lettres lui envierait, s’il lui prenait l’idée de s’y intéresser. Jugez-en plutôt : deux Grand Prix de l’Imaginaire de la nouvelle étrangère pour ses derniers recueils (Aztechs en 2007, Sous des cieux étrangers en 2011), la réédition d’un chef-d’oeuvre, La Vie en temps de guerre, en 2010 (éditions Mnémos, voir Chronic’art #70) et, parmi ces pierres précieuses, des joyaux à l’éclat rare, comme les novellae (c’est la forme plurielle) « L’Eternité et après » ou « Bernacle Bill le spatial », des récits qui transcendent les genres en tordant la réalité, entre hallucinations et contemplation, et méritent leur place au panthéon universel des lettres. Sans exagérer. Car Shepard est avant tout un grand littérateur, un virtuose de la langue du niveau de Pynchon ou Richard Powers, un obsédé du mot juste, qui aligne les phrases parfaites avec une aisance déconcertante : les goûts, les couleurs, et les sons (… et les odeurs, et les textures) font plus que se répondre, ils transpirent du papier, procurant un effet d’immersion à l’intensité unique.

Le Dragon Griaule est un cycle apparenté à la « fantasy », que Shepard poursuit depuis vingt-cinq ans. Au départ, une idée saugrenue, exposée dans « L’homme qui peignit le dragon Griaule », la nouvelle inaugurale rédigée en 1987 (et disponible gratuitement sur le site de l’éditeur) : au XIXe siècle en Amérique du Sud, « en un monde séparé du nôtre par la plus infime marge de possibilité », un dragon de la taille d’une montagne dort depuis des millénaires, influant de manière subreptice sur la vie des habitants de la vallée. Contrairement aux hommes, chez qui l’esprit est limité par la matière, l’âme des dragons peut modifier son environnement, sculpter le réel, et imprimer sa volonté sur celle des vivants. Las de cette influence maudite, source de toutes les superstitions, les autorités du pays cherchent un moyen de tuer le dragon : pour cela, on entreprendra de le peindre intégralement, en espérant que les toxines comprises dans les couleurs artificielles auront raison de son métabolisme. Derrière ce projet destructeur qui sert de faux fil rouge, Shepard nous familiarise avec sa créature et sa propre plume enchanteresse : regard perçant du dragon, jeu infini des couleurs sur les écailles, nostalgie des amours perdus… Une courte et splendide entrée en matière, véritable pacte avec le diable pour le lecteur : à présent, il faudra aller jusqu’au bout.

Suivent alors cinq récits de taille variable, dont un véritable roman (« Le crâne »), et deux gros plats de résistance : « La Fille du chasseur d’écailles », magnifique plongée dans les entrailles de Griaule, avec ses parasites, ses colonies humaines dégénérées, et son coeur resplendissant au battement millénaire ; et « Le Père des pierres », une enquête étrange à la Chandler sur la responsabilité du dragon dans les affaires criminelles : interrogation sur le libre-arbitre dans un monde où un demi-dieu guide les intentions humaines, le récit se clôt sur la belle idée tragique d’une joyeuse acceptation de la nécessité. Deux nouvelles plus courtes constituent ensuite les plus beaux moments du recueil : « La Maison du menteur », ou les amours d’un paria et d’une femme-dragon sur fond de misère paysanne et de superstitions populaires, et « L’Ecaille de Taborin », sorte de Lost au coeur d’un rêve de dragon, avant le réveil final du monstre.

L’argument fantasy pourra en rebuter certains : Shepard lui-même avoue, dans une postface assez drôle, qu’il goûte peu les histoires d’elfes, de magiciens et de… dragons. Cela tombe bien, aucun poncif du genre n’a sa place dans le recueil, et les amateurs du Trône de fer en seront pour leurs frais. Rêveur, ultra-écrit, indifférent aux genres, nourri de visions hantées comme autant de tableaux capables de saisir la vérité d’un instant, cette « Intégrale » est un choc littéraire dont on se remet difficilement. On voudrait tout reprendre, depuis le début, s’imprégner encore et encore de cette langue ultra-réaliste, d’où surgit pourtant le merveilleux. Comme pour les univers d’un Jacques Abeille, l’exploration du monde de Griaule, avec ses motifs enchevêtrés, exige que l’on ne compte pas les heures : tout y est ravissant, pour l’oreille et pour l’âme. En vérité, je vous le dis : le dragon est beau, et Shepard est son (véritable) peintre.