L’excellente collection « Terres d’Amérique » d’Albin Michel publie cet automne deux romans différents dans la forme, mais qui peuvent néanmoins être lus en parallèle. Louise Erdrich, l’auteur de Love medicine, rédige d’ailleurs la préface de L’Hiver dans le sang de Welch, forme d’hommage à la mémoire de celui dont il est unanimement reconnu qu’il est celui qui a ouvert la voie à la littérature des « Native Americans ». Parce que, dit-elle, « en 1974, le Prix Pulitzer n’a pas été décerné, mais il aurait dû revenir au livre que vous tenez entre les mains. L’Hiver dans le sang est un chef-d’oeuvre discret de la littérature américaine ».

Publié en 1974, donc, L’Hiver dans le sang est une histoire linéaire, qualifiée de « morne » par certains critiques lors de sa publication. Welch y raconte l’histoire d’un jeune indien sur une réserve : il le suit depuis la ferme de sa mère jusqu’aux bars de la ville, au fil de ses souvenirs et de l’histoire de sa famille. Le roman juxtapose de brefs récits, des tranches de vie, comme pour ne pas s’attarder trop et visiter un maximum de « moments ». Là où la vie à la ferme permet la plus grande liberté comme de la pire aliénation (l’éveil de la mémoire, le retour à l’histoire), les incursions en ville, elles, sont des sommets de parodie, avec des discussions d’ivrognes plus vraies que nature et des personnages désolants (et désopilants) de réalisme. Symptomatiques de ce malaise d’un monde où il n’est nulle part chez lui, les morts encadrent la courte existence du narrateur sans nom : son père tombé au fond d’un fossé, son frère renversé à cheval. Le voyage est sans espoir, quête éperdue d’identité faite d’allers retours incessants au rythme des souvenirs, sous le regard éteint d’une grand-mère qui sans doute sait tout mais qui se tait, au fond de son fauteuil à bascule.

Welch est d’abord poète, comme Sherman Alexie. Publié en 1974, L’Hiver dans le sang, salué à l’époque par Harrison, a été son premier roman et, si l’on en croit Louise Erdrich, a fait de lui sinon un maître à penser, du moins une sorte de guide en littérature, une première voix qui raconte les indiens des réserves ou d’ailleurs, les grands espaces, la terre, les saisons, la confrontation aux éléments. Erdrich salue ce livre fondamental dans la littérature de l’Ouest, mais surtout dans son propre parcours d’écrivain. Un parcours commencé en 1984 avec Love medicine, plusieurs fois repris, augmenté, modifié jusqu’en 1994. C’est cette dernière version que publie aujourd’hui Albin Michel (la première était parue en 1986 chez Laffont sous le titre L’Amour sorcier). Pas grand-chose de commun entre L’Hiver dans le sang et ce roman à tiroirs, énorme saga familiale où s’ouvre une étonnante galerie de portraits : June aux si longues jambes, Gerry, doux géant maître de l’évasion, Nector, le bel indien du tableau Le Plongeon du guerrier, Lulu l’inconsolable séductrice et Marie, qui ramassait les enfants perdus. De 1934 à 1983, Love medicine suit deux familles : les Lamartine et les Kashpaw, suit leurs conflits, leurs alliances, leurs erreurs. On est loin de la sobriété de Welch. Pourtant, les deux textes permettent de rencontrer l’histoire tribale, la légende. Le mot de la fin à James Welch, le poète : « Les ossements ne devraient jamais raconter d’histoires à celui qui ne comprend pas. Je chevauche, plein de romantisme devant ces mots, ces affirmations ridicule selon lesquelles il était meilleur que la terre, ou la pluie qui blanchissait sa cabane comme des ossements. Eparpillé dans le vent Earthboy me réveille de mon rêve : c’est dans la terre que doivent finir les rêves ».

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