Comment transcrire par l’écriture les infinies digressions d’une parole intérieure retorse qui semble se chercher elle-même ? Tel est l’horizon stylistique de ce premier roman ambitieux qui résonne étrangement dans le paysage littéraire contemporain. Une polyphonie savante orchestre subtilement des voix in et des voix off dans un même corps d’écriture habillé de parenthèses insidieuses. L’argument est simple, l’ironie multiple : « Un homme à élever. On ne se rend pas compte (ça n’est pas rien). Lui, si délicat. Son admirable façon de ne pas gagner d’argent et d’en souffrir si fort que vous ressentez un élan protecteur irrépressible (classique). Lui si fragile (disais-je donc) et vous si solide (qu’il dit lui) voilà la situation ».

Peu de choses réellement dites en somme, comme pour donner la part belle au non-dit, suggéré, sous-entendu, grogné. A ce que disent les gens aussi, les « on dit » bien ou mal pensants, les rêves des autres. « L’argent, l’urgence, la raison tout ça », c’est eux, une parole collective qui fait pression sur l’imaginaire, la bulle de rêve fragile : « Rappelez-vous (toujours) on vous a dit : vous aimez faire votre intéressante ». Dans un univers volontiers anonyme (l’Homme-à-élever, l’immeuble de verre à nom de fleur (court), Costume si bien taillé, Chemise rouge (aujourd’hui bleue), le bureau de l’emploi, l’Éclat noir), l’accent est donc mis sur une activité silencieuse intense, une résistance à voix intérieure au cours des choses, au monde comme il va dans sa répétition, son uniformité.

Contre cette étendue lisse, l’écriture s’agrippe, fait des plis, affirme sa force d’invention, même minuscule. Les impératifs et nombreuses injonctions du texte disent l’obstination et le doute, les errements d’une conscience conflictuelle : « Ah ! Vous voulez vous sentir en dehors toujours. Conserver l’illusion que vous êtes une étrangère. En visite. Le plus longtemps possible. Etre en dedans en restant dehors (original). Les contradictions ne vous font pas peur ». Une écriture chercheuse, en train de chercher précisément, comme si elle tentait de faire le point, d’obtenir chaque fois plus de netteté en s’ajustant au plus près de la pensée. Le ton est drôle et sans complaisance, superposant à la voix mutine de la narratrice celle d’un surmoi moqueur (à qui on ne la fait pas, non mais) ou d’un analyste perspicace. L’énonciation semble finalement poursuivre un fantasme : écrire un livre qui dirait le tout de l’être. Cet étonnant feuilleté de sens stimule le lecteur. Mieux : il lui donne envie d’écrire.

Un bémol, peut-être : le dispositif formel de parenthèses, si fin et intelligent soit-il, a aussi pour effet de ralentir la lecture et lasse un peu sur la fin… On est curieux de lire la suite.

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