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Il est, dans les siècles de littérature, des hommes libres dont ni les événements, ni leur époque, ni les idées, ni la science n’auront jamais eu raison. De tout temps ils l’ont su, et ils l’ont écrit : « Il y a quelque chose de plus important que les guerres, les grèves et les nuits : c’est l’homme qui se met en mouvement vers son passé, sur cette même route qui conduit aussi vers l’avenir ; c’est l’homme qui sait tout et qui voit tout de lui-même, sans y prendre garde. » (L’Homme, la paix et les larmes, p.37)

Ces écrivains, Léon-Paul Fargue (1876-1947) en est, incontestablement, qui livrait en 1946, à la veille de mourir, ce Méandres, composé de huit chroniques, riche bilan philosophique de toute une trajectoire de Parisien, au sens humaniste, mythique, du terme, c’est-à-dire jamais honoré que par un nombre infime d’hommes et de femmes parmi une foule toujours plus pressante de prétendants à l’appellation. Quel intellectuel, quel journaliste de la capitale irait en effet aujourd’hui, sans prendre la pose de la bonne conscience, reconnaître dans le paysan « l’homme d’expérience qui vous indique à travers champ le chemin perdu du seul ordre des choses »? Quel écrivain bien parisien encouragerait avec autant de conviction ses propres lecteurs à se tourner plutôt du côté des auteurs américains, qui « vivent avant d’écrire », et « [à qui] la réalité se présente plus dure et plus nue, voire plus comestible qu’à nous, même lorsque nous sommes assis, avec nos instruments de mémoire, place Saint-Germain-des-Prés »? On constate qu’à la Libération, on en était déjà au même point.

Mais que l’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas pour autant d’auto-dénigrement hypocrite. Fargue aime sa ville natale et ne s’en cache pas (ceux qui, d’ailleurs, chercheront dans Méandres des résurgences tardives du Piéton de Paris ne seront pas déçus : amitiés fameuses, témoignages, faits-divers de haut pittoresque, topographies impressionnistes, insolence épanouie du ton, trouvailles poétiques, formules sans appel, tout y est). Il la dépeint même, tout au long de la première moitié de ce siècle, comme l’épicentre privilégié de contradictions dont elle tire peut-être, au bout du compte, un pouvoir potentiel d’universalité digne d’être restauré.