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Fils d’Alphonse Daudet, auteur très connu des cours élémentaires pour ses Lettres de mon moulin, Léon Daudet est trop souvent réduit à un écrivain aimant la controverse, politiquement incorrect. Malgré tout, son indéniable talent fait que ses Souvenirs littéraires connaissent une nouvelle édition. Occasion rêvée pour relire ce polémiste peignant, avec une langue digne des grands moralistes, les salons littéraires et politiques de la fin du siècle précédent.

Maurice Martin du Gard disait à propos de Léon Daudet : « C’est un grand écrivain. On verra cela plus tard quand on fera son anthologie et qu’on ne se souviendra plus de sa politique. » L’histoire l’aura fait mentir. De Léon Daudet, ne subsiste aujourd’hui que l’image, au mieux, d’un polémiste aux préjugés douteux, ou, au pire, d’un tribun d’extrême droite. Pourtant, la réalité du cas Daudet est bien plus complexe. Fondateur avec Charles Maurras du journal royaliste L’Action française, il est également un très proche ami de Proust, dont il a contribué à révélé le talent et qu’il soutient régulièrement dans ses chroniques littéraires. Admirateur dans sa jeunesse du pamphlétaire antisémite Edouard Drumont, il consacre la fin de sa vie à la compréhension d’Israël.

Il a la réputation d’être un des critiques les plus clairvoyants de la place de Paris. D’autant plus que ces choix littéraires ne sont que rarement dictés par ses opinions politiques. En témoigne sa vaine tentative de faire attribuer à Céline le prix Goncourt de 1932. L’auteur du Voyage au bout de la nuit est à l’époque considéré comme un anarchiste et un anti-patriote. Au terme d’un débat assez houleux au sein de l’académie Goncourt, Daudet répond à un autre membre : « La patrie, je lui dis merde quand il s’agit de littérature. » Pour lui, la beauté du style dépasse en importance tout autre principe. Cependant, l’unique entorse qu’il fait à cette règle est due à sa méfiance pour l’Allemagne. Durant l’Union sacrée, il jette aux orties Wagner, qu’il a pourtant admiré. Il réserve le même sort à la philosophie allemande et au kantisme, qu’il a, pour le coup, toujours détestés.

Léon Daudet n’est donc pas l’homme d’une secte, mais cultive un anticonformisme qui, de nos jours, semble impensable. D’autant plus impensable que le monde que décrit les Souvenirs littéraires a disparu définitivement à l’aube du XXe siècle. Y défilent les habitués du salon d’Alphonse Daudet – Tourguenieff, Flaubert, Edmond et Rémy de Goncourt -, la cour des admirateurs de Victor Hugo, ou bien encore, les familiers de Zola. Les grands noms de la troisième République – Gambetta, Clemenceau, Ferry – se mêlent aux écrivains et aux journalistes. Aux côtés des grandes figures, les personnages restés dans l’ombre ont pareillement droit au chapitre, apportant au texte une vérité toute documentaire. La vie intellectuelle et politique française de 1870 à la Première Guerre Mondiale – période où la « République des lettres » n’a jamais été aussi proche du pouvoir – se trouve retracée par le biais d’une impressionnante galerie de portraits.

« C’est du tir à la carabine » déclare Julien Benda à propos de la manière dont Léon Daudet dépeint ses contemporains. Il est vrai que l’écrivain possède et cultive l’art de la phrase assassine, et sait justifier son engouement ou son dégoût pour une oeuvre en quelques mots. Son mérite est de n’avoir respecté aucun grand. Il attaque violemment Zola et le naturalisme, et prend le parti d’un de ses disciples repentis qui n’est autre que Huysmans. Avec un peu moins de justesse, il ne pardonne pas à Flaubert de « sentir le renfermé ». Beaucoup lui reprochent de passer à la critique le demi-dieu Hugo, dont il déclare, à raison, le théâtre ennuyeux à mourir. Il sait également s’enthousiasmer pour Proust, Barbey d’Aurevilly ou le Félibrige de Mistral.

Léon Daudet et ses Souvenirs littéraires sont les témoins d’une époque où la polémique littéraire était monnaie courante, où l’on pouvait se battre en duel pour une phrase ou une virgule. Les différentes écoles romanesques et poétiques s’affrontaient alors par revues interposées. Les cénacles s’entre-déchiraient dans d’interminables débats. Zola remplaçait Hugo, le naturalisme le romantisme. Pourtant, Daudet sent bien que s’ouvre un siècle où la littérature risque de se voir écrasée sous des forces bien plus puissantes qu’elle. C’est en 1914 qu’il écrit ces mots résumant les temps à venir : « Aujourd’hui où les questions essentielles sont dénudées, où tout aboutit à la politique, où l’on se bat pour la survivance du langage, et non plus seulement pour des couleurs de mots, ou des conjonctions répétées, ces querelles d’antan semblent petites et les injures qu’on échangeait alors bien anodines. »Nicolas Vey