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Avalanche de nouveautés autour de G.K. Chesterton : La Chose, essai sur le catholicisme, et Le Divin Chesterton, biographie signée François Rivière. Autant de raisons de nous ressourcer à la fraîcheur jubilatoire du prince du paradoxe.

Adulé par Borges, Chesterton compta également Kafka parmi ses admirateurs, et l’on peut dire qu’il forme, au début du XXe siècle, l’exact contrepoint de ce dernier. Sa joie, son inaltérable esprit d’enfance, son goût de la controverse à la fois corrosive et loyale, en font aussi une exception notable dans les rangs des « antimodernes ». C’est sous cet angle que son génie apparaît le plus nettement, au sens où ses réflexions, ses perspectives, ses déminages intellectuels sont encore plus pertinents aujourd’hui qu’à son époque. D’une certaine manière, une part importante de l’œuvre du géant sphérique a consisté à diagnostiquer l’esprit moderne comme une religion concurrente à la sienne, le catholicisme, et à en faire ressortir les erreurs fondamentales grâce à un alliage détonant de « common sense » et de paradoxes, son arme de prédilection. « Ma religion a mis mille huit-cents ans à se construire. Il ne me faudra pas plus de dix-huit minutes pour mettre en pièces celle de Mr. Shaw », déclare-t-il, bravache, en guise de programme. Lire Chesterton, c’est voir exploser la plupart des axiomes dont nous bombarde insidieusement le catéchisme moderne, à la manière d’un feu d’artifice, un soir d’été, en l’honneur d’une irrépressible gaieté.

L’enfant et le chevalier

C’est que cet homme n’a jamais cessé d’être un enfant, à l’instar de son compatriote James Matthew Barrie qui imagina Peter Pan (l’Angleterre de l’époque semble avoir favorisé ce genre de tempérament, lequel, décidément, sied aux écrivains). Du jeune président du Junior Debating Club, âgé de 17 ans, au bretteur spectaculaire qui fait des tournées triomphales aux Etats-Unis quarante ans plus tard, G.K.C. traverse l’existence dans la même bouffée d’allégresse. Il organise des chasses au trésor comme il écrit les enquêtes à succès du Père Brown, au moment où émerge, en Angleterre, la littérature policière ; il dessine des croquis, élabore contes et poèmes, et surtout ferraille, entre deux beuveries, à l’instar d’un chevalier de légende, défendant les petits, les pauvres, les communs, les enfants, les elfes et les anges contre l’utilitarisme et contre tout ce qui triomphe alors de froid, rationnel, désenchanté, voire inhumain dans la modernité. Son plus célèbre adversaire, le socialiste G.B. Shaw, sera aussi un excellent ami dans le privé allant jusqu’à manigancer des stratagèmes avec la femme de Chesterton pour pousser celui-ci à écrire une pièce de théâtre ; leur fair play trahit la façon dont leur lutte tourne souvent au jeu pur, jeu d’un duo célèbre dont le public apprécie les estocades.

Catholique et distributiste

Le dernier grand combat de Chesterton, comme le relate la biographie simple, sensible et alerte de François Rivière, a été la propagation du « distributisme », une théorie politique pour le moins singulière à l’heure des grandes idéologies. Elle proposait non pas, à l’instar des marxistes, de collectiviser les moyens de production, mais de les distribuer, afin de promouvoir une société de petits propriétaires terriens, fiers, humbles, autonomes, échappant aux régimes de masses. Cela dit, le vrai combat de sa vie reste la défense de la foi chrétienne et de l’Église catholique et romaine, qu’il rejoignit assez tard, abandonnant la foi anglicane, majoritaire en Grande-Bretagne. La Chose, sous-titré : Pourquoi je suis catholique, pendant à Orthodoxie et Hérétiques (parus chez Climats il y a cinq ans), est un recueil d’articles qui illustrent cette défense du catholicisme, d’autant plus périlleuse en Angleterre que les athées y ont alors le vent en poupe et que les croyants ont tendance à mépriser sans complexe les « papistes » – le catholicisme étant la religion de la minorité irlandaise et des latins, que les nouveaux gourous du temps qualifient de « non-nordiques ». Qu’on adopte ou non sa doctrine à lui, celle de Thomas d’Aquin et de saint François, l’intelligence, l’humour et la grâce de prestidigitateur avec lesquels G.K.C. dénonce les failles, renverse les slogans et fait rendre gorge aux chimères des doctrines modernes suffisent à faire de sa lecture un indispensable exercice d’hygiène mentale. 

Le Divin Chesterton, de François Rivière (Rivages)
La Chose, de Gilbert Keith Chesterton (Climats/Flammarion)

Viennent également de paraître : 

Magie, de Gilbert Keith Chesterton (Rivages poche)
La Sphère et la croix, de Gilbert Keith Chesterton (Rivages poche)
L’homme à la clef d’or, de Gilbert Keith Chesterton (Les Belles Lettres)