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4
sur 5

Après une épopée très rock’n’roll en compagnie d’un apprenti-musicien punk qui nous avait un peu laissé sur notre faim, le petit génie des jeunes lettres irlandaises retrouve sa meilleure plume dans cette longue love story que l’on rangera sans hésiter aux côtés de l’indispensable Desperados. Un bref coup d’œil sur le texte de la quatrième de couverture pourrait laisser craindre une romance un peu banale (au mieux) ou carrément mièvre (au pire) : c’est oublier que Joseph O’Connor, qui n’est pas irlandais pour rien, n’est assurément ni l’un ni l’autre, et que la ronde des sentiments dans laquelle il nous invite si volontiers n’ôte rien à son caractère trempé, ni à ce sens aigu de la caricature que l’on a pu goûter dans ses précédentes traductions. L’Irlande, l’amour et la mort : c’est, à peu de chose près, le triptyque sous le signe duquel se tient cette éblouissante fiction réaliste d’un peu plus de cinq cents pages serrées où l’écrivain mêle, à sa singulière façon, la tragédie la plus saisissante à la comédie la plus plaisante. Une histoire d’amour, donc : il s’appelle Aitken, est flic à Dublin, a divorcé quelques mois après la mort accidentelle de son fils de six ans, traque en vain la racaille mafieuse du coin et tente de décrocher de la bouteille ; elle s’appelle Ellen, est professeur à New York, n’en peut plus des infidélités pathétiques de son mari volage, est atteinte d’un cancer, cherche à faire la lumière sur cette mère irlandaise qui l’a abandonnée à sa naissance et décide de plaquer sa vie bourgeoise pour retrouver sa trace. Les trajectoires vont bien sûr se croiser, quelque part dans le centre de Dublin, pour ne plus se séparer jusqu’au terme de ce roman magnifiquement mené : Ellen et Aitken, plus qu’amis mais pas encore amants (ou alors de façon bien ambiguë), fuiront ensemble vers Inishowen, à la pointe nord du pays, l’une pour y retrouver sa mère, l’autre pour revoir la tombe de ce fils qu’il ne parvient pas à oublier.

La première court après un passé dont elle ignore beaucoup, le second fait tout pour l’abandonner derrière lui et exorciser ses démons ailleurs que sur un comptoir de pub : les portraits entrelacés sont d’une profondeur et d’une précision étonnante, O’Connor démontrant avec eux être passé maître dans l’art de sonder les âmes, d’en révéler les tensions équivoques et d’en dévoiler les douleurs. Une galerie de personnages secondaires plus ou moins farfelus vient donner chair au récit, l’écrivain nous baladant sans cesse d’une rive à l’autre de l’Atlantique : ce mari concupiscent que l’amour ne détourne pas des minois féminins (il est chirurgien plastique), ses deux rejetons en pleine crise d’affirmation de soi, son invraisemblable gendre potentiel (un proto-punk trotskiste et végétarien bardé de deux ou trois kilos de piercing) ou ce truand haineux qui suit Aitken comme son ombre avec des intentions probablement malveillantes… O’Connor n’a rien perdu de sa verve caustique et distribue ses coups de griffe à droite (une caricature amusée de la bourgeoisie américaine) comme à gauche (une description sans concessions des mœurs irlandaises, belliqueuses et intempérantes) ; le cœur (c’est bien le mot) de l’intrigue reste toutefois cette rencontre salvatrice de deux êtres en perdition, relatée avec une patiente précision et une infinie compassion. Niall Williams rencontrant Roddy Doyle, en quelque sorte, dans le décor inoubliable d’une Irlande de misère, de fureur et de sang que O’Connor raconte comme personne.