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4
sur 5

L’image du trader et autres col blancs en mal de pouvoir n’est plus à faire depuis qu’à l’aube des années 90 leur real-politik économique s’est trouvée sous les feux aveuglants de la fiction. Patrick Bateman, vieille idole des années fric, s’est imposé en une poignée de pages comme pape bien malgré lui de la génération Krach. John Barker, transposant l’action dans une unité de lieu Londonienne, plonge dans l’univers surexcité de la City et conte les derniers mois menant au krach boursier mondial de 1987. Histoire d’injecter une dose de sulfureux à une réalité économique en pleine déliquescence, l’auteur place délibérément son histoire dans le cadre d’un roman policier aux codes allégés. Bref, du « Brigade des mœurs » revu et corrigé par un écrivain en quête d’identité stylistique et thématique.

Et pourtant, le coke-tale un peu facile de ces businessmen en déroute trouve dans la surenchère une étonnante voie narrative. Le trop-plein de poudre, d’argent et de pression propulse la vie morne et chétive de ces marionnettes du grand capital dans une fuite en avant effrénée. Inéluctable, la chute boursière se fait dans le bruit et la fureur. Tous ont beau se voiler la face, rien n’y fait : la grande machine hoquette, déraille, s’enraye et emporte avec elle les acteurs anonymes de ces bulles spéculatives.

De cette dialectique du chaos naissent rapidement des tensions qui transcendent les personnalités et les situations : les analystes sautent un par un, les hommes d’affaires se transforment en trafiquants amateurs et les boursicoteurs se retrouvent aspirés par la spirale de la perte. Barker, lui, regarde les pantins se désintégrer avec la bonhomie du démiurge. Et même si le style parfois trop parlé sonne faux (la traduction française, peut-être ?), le slang londonien prêté aux traders de la City accentue la fragilité de ce haut lieu décisionnaire où les plus péquenauds tiennent le pouvoir. Jouant avec habileté sur les potentialités de ce déraillement quasi-étatique (derrière les £ qui brûlent, la panique gouvernementale), l’auteur distille un discours proto-anarchiste présent mais jamais étouffant. Et résonne dans le sourire grimaçant des cash-burners dépouillés une seule pensée : qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ?