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Bustos Domecq est critique, journaliste mondain, personnage incontournable du milieu littéraire et culturel de son époque -un futur éventuel ou un présent parallèle, peuplé d’artistes conceptuels et de génies créatifs sur l’œuvre et les positions desquels les présentes chroniques prétendent lever un coin de voile. A l’heure où l’on célèbre Borges et son centenaire de toutes parts, et où une poignée de lettrés fortunés découvre le second tome de ses Oeuvres complètes dans une collection bourgeoise, il importait de ne pas oublier les quelques œuvres à deux plumes qu’ont signés l’argentin et son ami Adolfo Bioy Casares : outre les Six problèmes pour Don Isidro Parodi, les Chroniques de Bustos Domecq (ici traduites par Françoise-Marie Rosset) sont un chef-d’œuvre de la littérature en tandem, avec ceci de particulier que, non contents d’écrire à quatre mains, les deux facétieux sud-américains se sont habilement dissimulés derrière celles d’un « Goethe d’occasion », compositeur d’un « véritable recueil encyclopédique où toute note moderne trouvera sa résonance » comme l’écrit amicalement l’honorable Gervasio Montenegro, préfacier du volume (« tout compte fait, ce livre n’est pas indigne de notre indulgent patronage »).

Les Chroniques proposent donc une galerie d’artistes de première importance, qui tous ont révolutionné à leur manière un domaine d’expression dont ils sabordèrent la « vieille rhétorique » (comme disait Rimbaud) par leurs idées neuves et leurs découvertes ouvrant sur un horizon définitif. On trouve donc là un plagiaire de la littérature universelle, dont l’art consiste dans le choix judicieux d’exergues à ses œuvres, lesquelles s’y réduisent d’ailleurs ; un écrivain hyperréaliste qui pousse sa méthode à son comble ; un sculpteur concave ; l’inventeur de l’art culinaire abstrait et autonome, et quelques-uns de ses disciples ; le premier théoricien de l’association ; les partisans du théâtre universel ; les fossoyeurs de l’architecture fonctionnelle ; les partisans du vêtement fonctionnel ; un poète elliptique ; la doctrine de la relativité du fait historique…
Ce qui compte, dans ce panthéon loufoque de créateurs virtuels où l’on peut lire la projection paroxystique et parodique des turpitudes de notre propre monde artistique, c’est l’idée. Le coup de génie définitif qui amorce irrémédiablement le grand tournant dans notre appréhension de l’œuvre d’art, de plus en plus loin des pratiques conventionnelles et canoniques qui ne sont, au mieux, que des commodités -une simple grille de lecture.

Bustos Domecq rappelle au lecteur dont les goûts et habitudes en fait d’Art en seraient restés ancrés dans les conceptions obsolètes d’une fin de vingtième siècle sur la planète Terre, comment les quelques génies dont les portraits composent ce recueil ont bouleversé la face du monde. Avec une foi de fer en cet Art régénéré la citation introductive d’Oliver Goldsmith (« Every absurdity has now a champion », 1764) est un choix des deux marionnettistes, Borges et Casares, plus que celui de leur pantin culturel. L’érudit Domecq a bien entendu truffé ses textes de références bibliographiques, bibliophiliques, universitaires ou scientifiques avec un sérieux remarquable ; inutile de préciser que son lecteur sera bien en peine d’en trouver trace dans aucun fichier ou dictionnaire disponible sur cette planète (si ce n’est, peut-être, dans cette encyclopédie très rare dont parlait Borges dans une des nouvelles de Fictions, et que son ami privilégié Casares a peut-être pu consulter).

Et comme les centres d’intérêts du chroniqueur imaginaire ne s’arrêtent pas aux portes des galeries d’art et des bibliothèques (fussent-elles infinies), il nous parle aussi, en fin de volume, du fonctionnement du système sportif dans son pays : comme le lui explique un beau jour et à sa parfaite surprise un commentateur radio de ses amis, « il n’y a pas plus de scores que d’équipes ni de parties. Les stades ne sont plus que des chantiers de démolition. Aujourd’hui tout se passe dans les studios de radio et de télévision. La fausse excitation des speakers ne vous a jamais fait soupçonner que tout n’est que frime ? ». Le texte est intitulé Esse est percepi (« Exister c’est être perçu ») ; exactement la même année que celle de sa publication chez Losada, à Buenos Aires, un situationniste français systématisait le phénomène : il écrivait dans la première thèse de sa Société du Spectacle (éditions Buchet-Chastel, Paris, novembre 1967) que « tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation », et parlait dans la deuxième d’un « monde de l’image autonomisé ». Bustos Domecq était aussi, décidément, un homme de son temps.