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4
sur 5

Il faut relire les Voyages de Gulliver, conte philosophique, récit inclassable d’un homme à l’estomac bien accroché qui cherche, dans « des contrées lointaines », des remèdes aux maux d’une Angleterre déchirée par ses luttes intestines. Il faut les relire car il existe, outre Lilliput, bien d’autres rivages où le capitaine Gulliver est venu s’échouer : Brobdingnag, Laputa, Balnibari, Luggnagg et le pays des Houyhnhnms… Il s’y trouve aussi, au-delà de ces noms étranges, une véritable réflexion sur le monde et les gouvernements.
Les pérégrinations de Gulliver sont la forme ancienne du voyage paranormal. Car la normalité, chez Swift, est toute relative. Tous les personnages des Voyages de Gulliver ont, en effet, quelque chose de monstrueux : savants fous, personnages minuscules, chevaux dégoûtants, sans compter « la méchanceté des Hollandais »… Mais on sait aussi qu’échoué à Lilliput, Gulliver tirera une conclusion inverse, et que le monstre, en vérité, n’est pas celui que l’on croit. Les rencontres successives entre Gulliver et les Lilliputiens, les géants de Brobdingnag ou les Houyhnhnms restent les pages les plus attachantes du livre, celles qui confèrent au texte toute sa poésie et que la présente traduction sait habilement retranscrire. L’intérêt principal du conte est pourtant ailleurs, dans l’acharnement de Swift à faire adhérer le lecteur, par l’exploration des extrêmes, à son approche des sociétés humaines.

A bien des égards, Gulliver ressemble à Swift. Et Swift au capitaine Gulliver qui, se sentant investi d’une mission envers l’humanité, tient de ses voyages extraordinaires une chronique documentée, souvent étonnée, oscillant en permanence entre l’observation scientifique et ses propres préjugés. Gulliver est un découvreur, un ethnologue amateur qui n’aime pas s’en laisser compter et, avant tout, un rationaliste. Il ne se prive pas de critiquer les systèmes politiques en place : caricatures fines ou volontairement grossières du système anglais, les contrées visitées par Gulliver sont autant de moyens pour Swift de se rendre justice. Ainsi, lors de ce voyage à Glubbdubdribb où, l’assurant que « le mensonge est un talent inutile dans l’au-delà », le gouverneur de l’île l’autorise à parler aux morts : l’insatiable Gulliver convoque alors l’Antiquité toute entière, corrigeant Shakespeare en s’entretenant avec Brutus, et interrogeant Hannibal pour faire mentir Tite-Live.

Les voyages de Gulliver ne sont pourtant pas une lecture facile. L’ouvrage n’a pas toujours été bien traduit en français. Plusieurs éditions ont calqué le style de Swift, parfois descriptif à l’excès, sans insister assez sur la part du merveilleux. La présente traduction redonne du sens à cet aspect du texte, tout en amenant le lecteur au cœur du message politique qui obsède Swift, et fait de lui un pourfendeur inlassable des vices de ses contemporains. La traduction de Guillaume Villeneuve honore chacune de ces deux facettes du récit. Elle rend à Gulliver ce ton indigné qui lui sied à merveille, cet humour empreint d’accents vulgaires ; elle donne du souffle au récit de cet homme « condamné par la nature et la fortune à une vie active et mouvementée » et que la fatalité, à chacun de ses voyages, jette brutalement parmi les monstres, comme pour exorciser les certitudes de son temps.

David Boratav