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4
sur 5

Révélé en France avec l’incontournable Testament à l’anglaise (son quatrième roman) et hissé au niveau des plus indispensables écrivains anglais avec une Maison du sommeil (le cinquième) couverte d’éloges, de prix et de succès des deux côtés du Channel, Jonathan Coe est de ces valeurs sûres dont on ne demande pas mieux que d’engloutir la bibliographie complète, travaux d’enquête compris (on a déjà pu lire sa biographie de Humphrey Bogart, en attendant la traduction de son livre consacré à James Stewart). Publié à Londres en 1990, Les Nains de la mort est antérieur de quelques années aux deux sommets romanesques qui ont fait sa réputation et, pour ne manquer ni d’humour, ni de virtuosité, n’a sans doute pas encore le souffle et l’admirable ampleur de ceux-ci. Construisant son texte comme un songwriter fait ses chansons (intro, thèmes, pont, reprise et coda) et inaugurant chaque nouveau chapitre par une exergue de Morrissey, Coe n’en compose pas moins un roman policier à la fois glauque et hilarant, où le désopilant et le bizarroïde se donnent la main sur fond de Londres underground et de musique pop.

Arrivé dans la ville il y a quelques années en espérant y conquérir la gloire et la tête des charts, William joue du clavier dans un groupe de rock minable et pathétiquement mauvais qu’il songe d’ailleurs de plus en plus sérieusement à saborder ; aussi n’hésite-t-il pas une seconde lorsque l’infatigable optimiste louche qui leur sert de producteur lui propose d’intégrer les Unfortunates, une formation plus ou moins punk prometteuse malgré une ligne esthétique assez peu lisible. Voilà de quoi remonter le moral d’un William neurasthénique, prisonnier d’une banlieue HLM déprimante, d’une histoire d’amour franchement bancale et d’un plan de carrière visiblement mal pensé. L’assassinat sanglant de l’un des musiciens par deux nains hystériques en cagoule, dont il est le seul témoin oculaire, va cependant rendre son existence encore un peu plus compliquée. Et permettre à Jonathan Coe de lancer son narrateur malchanceux dans une palpitante improvisation policière aux rebondissements tragi-comiques, dans le Londres interlope des studios d’enregistrement bas de gamme, des guitar-heroes à la manque et des jeunes égéries capricieuses pour lesquelles ils écrivent leurs chansons. Côté pile, c’est un roman nocturne et alcoolisé où resurgissent la mythologie punk qui a bercé l’adolescence de l’écrivain et la douce mélancolie des comédies sociales anglaises ; côté face, c’est un polar allumé mais bien troussé doublé d’une galerie de portraits à hurler de rire et écrit dans un style totalement irréprochable. De ces lignes d’une drôlerie féroce jaillissent parfois quelques éclairs de froide lucidité (fougue et désillusions d’une jeunesse urbaine mal lotie) qui donnent au roman, sans jamais l’alourdir, un surcroît d’intérêt. Une grande réussite sur un peu plus de deux cents courtes pages : décidément, Coe connaît la chanson.