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3
sur 5

Le chef-d’oeuvre de John Franklin Bardin ? Ce roman écrit en 1947, entre Qui veut la peau de Philip Banter et la Mort en gros sabots, donne en tout cas une variation d’une tension et d’une construction à peu près parfaites sur les thèmes, criminels par excellence, de la paranoïa et de la schizophrénie : sombre à souhait, parcouru d’un réseau sans cesse croissant de connexions entre musique, psychanalyse et sexualité implicite, il distille sous l’enveloppe d’un classicisme absolu une angoisse qui l’a fait comparer aux plus grands auteurs du genre. Rien de hasardeux, donc, à ce que Bardin nous introduise dans le monde mental instable de son héroïne Ellen, claveciniste de renom, par les portes de l’hôpital psychiatrique où elle vient de passer près de deux ans. Les soins touchent à leur fin, la jeune femme boucle ses valises et rejoint son mari Basil, dont la carrière de chef d’orchestre suit une spectaculaire courbe ascendante : le bonheur retrouvé semble à portée de main. Un bonheur à peine troublé par quelques accidents anodins dont l’accumulation, couplée au surgissement inattendu d’un passé enfoui ou occulté, va ébranler l’équilibre psychique fragile d’Ellen et réouvrir la voie aux fantasmes manipulateurs et aux angoisses paranoïaques qu’elle a passés deux années à combattre.

La virtuosité avec laquelle Bardin fait évoluer l’intrigue entre cauchemar fictif et réalité vague place continuellement son lecteur dans une inconfortable position de porte-à-faux, incapable de choisir entre vrai et faux, jusqu’à ce qu’émerge enfin de l’inconscient de la musicienne le double obscur qui efface toutes les équivoques. Crime et psychiatrie s’emboîtent ici dans un jeu de construction romanesque face aux règles duquel on se résout vite à l’impuissance, la moindre originalité de l’écrivain américain n’étant pas de noyer ses indices dans un discours d’ailleurs particulièrement riche sur la musique ; le titre original du roman (Devil take the blue-tail fly, parfois traduit par « Le diable prend la mouche ») renvoie d’ailleurs à la chanson populaire qui, chantée par l’amant-fantôme d’Ellen, ou ironiquement interprétée à la fin d’un récital des Variations Goldberg, forme la clef de l’énigme. Curieusement moins connu que les maîtres et maîtresses contemporains du roman criminel et psychologique (lesquels ne manquent d’ailleurs pas de lui rendre hommage), John Franklin Bardin, né dans l’Ohio en 1916 et disparu en 1981, orphelin précoce, fit carrière à New York dans la publicité tout en signant une dizaine de romans criminels dont la thématique et l’atmosphère évoquent aussi bien Edgar Poe que Ruth Rendell. Encore que sa manière inimitable de manier l’hallucination et de conférer à ses romans une dimension parfois quasi surréaliste en fasse un étonnant inclassable.