PARTAGER
3
sur 5

Peu connu en France, John Cheever a parfois été désigné par la critique américaine comme le « Chekhov of the suburbs » pour son habileté à cerner et restituer le tragique et la mélancolie des existences de ses personnages, dévidant le fil des coulisses secrètes d’un quotidien apparemment anodin. Inlassable chroniqueur de la vie, des angoisses et de la morale de la middle class citadine américaine, son nom reste étroitement lié à celui du célèbre New Yorker dans lequel il publia ses nouvelles (on lui en connaît plus d’une centaine) plusieurs décennies durant. Né en 1912 dans le Massachusetts (où se déroulera l’action de son premier roman, The Wapshot chronicle, couronné du National Book Award en 1958), il écrit sa première nouvelle en 1930, racontant son exclusion de la Thayer Academy, à l’âge de 17 ans -l’histoire paraît dans The New republic. S’ensuivront des dizaines de textes courts, tous consacrés aux tourments des Américains moyens dans ces années florissantes qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, relatant leur difficile conquête d’un American way of life qu’ils voient se forger devant eux.

Tous les personnages des nouvelles de ce recueil, employés de bureau ambitieux ou déjà désenchantés, pères de famille, partenaires névrosés d’un couple qui se défait, petit peuple des banlieues résidentielles, connaissent la douleur de cette vie sans surprise, de ces rêves contraints, de la monotonie d’une société où ils n’auront jamais que des places d’accessit ; tous cherchent à s’ouvrir les portes d’un autre univers, que leur quête soit lucrative, sensationnelle ou tout simplement sexuelle. « Ma femme et moi sommes affreusement malheureux en ménage, mais nous avons trois merveilleux enfants et nous essayons de tenir bon », explique ce narrateur névrosé qui s’invente finalement une maîtresse imaginaire pour accéder à un peu de bonheur. « Et, à cet instant, une pensée me traversa l’esprit : puisque j’avais inventé Olga, ne pouvais-je en inventer d’autres -des blondes aux yeux noirs, des rousses pétulantes à la peau de marbre, des brunes mélancoliques, des danseuses, des femmes qui chantaient, des ménagères esseulées ? » Un autre finit par fuir, tout simplement : « J’allai en taxi jusqu’à l’aéroport et je pris le vol à destination de New York. Nous étions mariés depuis douze ans et nous avions été amants deux ans avant notre mariage, ce qui fait quatorze années en tout, et je ne l’ai jamais revue. » Dans un style d’une remarquable élégance précise et claire à la fois, Cheever teinte parfois ses récits d’une brume fantastique dans laquelle s’échappent ses personnages. Disparu en 1982, il laisse, outre les nouvelles qui lui valurent le Pulitzer 1978 et parmi lesquelles ont été choisies celles de ce recueil, cinq romans dont The Wapshot chronicle (1957), The Wapshot scandale (1964) et Falconer (1977). Sa place, selon Malcolm Bradbury, est « quelque part entre Scott Fitzgerald et John Updike » : s’il ausculta l’âme de la petite bourgeoisie américaine avec une acuité sans bornes, il n’en oublia pas pour autant de percer le carcan de l’existence de ses personnages, c’est-à-dire d’y instiller la littérature.