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4
sur 5

Que pouvait donc bien écrire Jim Harrison après La Route du retour ? Roman qui nous avait subjugués par son étonnante acuité à percer les voix de la conscience humaine en nous livrant, à travers le clair-obscur de la confidence, les derniers soubresauts de la pensée avant la mort. Dans La Route du retour, Jim Harrison orchestrait ses adieux à son héroïne chérie, Dalva ; avec En route vers l’ouest, il retrouve Chien Brun, héros de La Femme aux lucioles.

Revoici donc Chien Brun dans de nouvelles pérégrinations burlesques, plongé dans l’univers pathétique du show-bizness hollywoodien à la recherche de sa peau d’ours magique. Il y rencontre, entre autres, un scénariste en vogue, Bob Duluth, mythomane en puissance, grand consommateur de sexe, flambeur mais éternel craintif face aux grands magnats du milieu et Sandrine, starlette prête à tout à la recherche du rôle qui la propulsera en haut de l’affiche. Les ficelles et procédés de ce récit ne sont pas d’une grande originalité : tout repose sur la confrontation de deux mondes, celui de la ruralité (encore le Michigan) et celui des gigantesques métropoles (Los Angeles) aux paillettes artificielles. Il s’ensuit, bien évidemment, une série de quiproquos, de malentendus et de situations rocambolesques et absurdes qui parfois lassent un peu le lecteur par trop de conventions. Le regard amusé et satirique de Jim Harrison sur les pratiques et coutumes de la gent hollywoodienne manque d’audace et finalement de cruauté pour véritablement nous intéresser. Paradoxalement, c’est dans La Bête que Dieu oublia d’inventer, l’une des deux autres nouvelles du recueil, que l’on lit une critique plus féroce du cinéma américain : « Elle m’a franchement déchiré le tympan avant d’ajouter que je ressemblais peut-être à la culture globale, oui, surtout au cinéma, où les émotions profondes s’expriment par des accidents de voiture, des coups de feu, des explosions, des regards écarquillés devant un écran d’ordinateur, des coups d’œil sournois, des femmes nues qui s’agitent sur leur partenaire en croyant rendre hommage à un féminisme frelaté. Personne ne parvenait à égratigner le vernis culturel, sans doute parce que scénaristes et réalisateurs restaient d’une nullité crasse sur le chapitre des rapports humains authentiques. »

Les deux nouvelles qui suivent En route vers l’ouest (La Bête que Dieu oublia d’inventer et J’ai oublié d’aller en Espagne) nous entraînent à nouveau dans l’atmosphère intimiste de La Route du retour. Deux hommes entre cinquante et soixante-dix ans se penchent sur leur vie et découvrent qu’elles ne sont que vides et échecs latents. Le premier en fait l’expérience au contact d’un dément, Joe, qui entretient avec la nature une relation fusionnelle et quasi animale. Les débordements et délires cosmiques dudit Joe amènent le narrateur à s’interroger sur le sens de son existence. Le second, auteur de biographies de supermarché, hanté par la figure de son ex-femme, décide de la revoir. La désillusion est cinglante, comme l’examen de sa vie, désespérante de superficialité. Dans les deux cas, le rêve américain, celui de l’accumulation effrénée du capital, ne résiste pas au pouvoir de l’introspection. On retrouve là avec plaisir un auteur qui sonde l’insoutenable vacuité de l’existence. Ces deux textes, pourtant énième variation sur le même thème, sont bien plus saisissants et émouvants que le très convenu En route vers l’ouest.