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4
sur 5

Pour tomber sur un livre vraiment drôle, avec une intrigue qui vous prenne, vous tienne et vous fasse gondoler, je vous jure qu’il faut se lever tôt. L’humour dans la littérature contemporaine est un vaste champ où l’on cultive les navets, à la mode industrielle si possible. L’avant-propos de ce livre commence d’ailleurs tout à fait mal. Ce roman serait librement inspiré d’un scénario pour un film sur Cuba qui aurait avorté… Et la biographie présente l’auteur, entre autres titres, comme « scénariste et metteur en scène »…

Malgré donc de très fortes présomptions d’ennui assuré, c’est avec surprise qu’on se laissera entraîner vers cette évidence : ce livre est foutrement drôle, délirant, bavard, décousu, emporté, piéceux, quinteux, foutraque, diablement vivant, étincelant, donc étonnamment réussi. Soyons méchant jusqu’au bout : de quoi faire effectivement un mauvais film, car le verbe nous emporte ici bien au-delà de l’image, et dix ou quinze films géniaux ne donneraient qu’un bien vague aperçu du tempérament et du caractère de Jesús Díaz.

Staline Martinez est cubain, dentiste de métier, consciencieux, il grille en plein soleil sans eau potable et sans nourriture sur une terrasse au sommet d’une villa à Miami-USA. Trouble et tempête sous le crâne de Martinez qui rêve à la clinique « odontostomatologique » qu’il ouvrira bientôt, lorsque sa situation sera régularisée auprès des autorités. Pour le moment il se prépare à passer pour un réfugié désespéré, un balsero, qui a fui Cuba comme tant d’autres, en jetant à la mer un radeau fait de planches et de chambres à air de camions. Ça, l’Amérique comprend. Les réfugiés, elle a déjà vu à la télé. En revanche, les clandestins sont voués aux mille humiliations de la tracasserie administrative. D’abord, les immigrés clandestins sont des pauvres et des étrangers. Tandis que le balsero, lui, est un héros qui a fui l’enfer communiste. Donc c’est simple, pour Staline Martinez, il n’y a qu’à faire comme à la télé… Au bout d’une semaine, il pourra sortir dans la rue, la peau brûlée de soleil, fébrile et dépenaillé, et raconter (aux télés) qu’il s’est échappé en radeau de chez Castro.

La villa appartient à son frère qui a déserté Cuba quelques années auparavant et travaille comme clown professionnel pour animer les foires commerciales et les supermarchés. Mais Staline Martinez est là, ici à Miami, incognito. Il a franchi la frontière mexicaine en fraude, saoul comme une barrique, et se retrouve chez son frère, mais seul et en plein soleil sur le toit, le temps de se donner une allure de naufragé. Il n’a qu’un baril d’eau de mer pour se désaltérer, un lit de camp pour s’allonger et divaguer, et pisse dans la gouttière. Idalys, sa femme adorée, une mulâtresse divine, quinze ans plus jeune que lui, … Idalys la merveilleuse l’a cocufié avec un chauffeur de taxi… Tell me something about Cuba, lui demandera une délicieuse visiteuse, tombée de nulle part : « Ouaïfe, finit-il par dire, en joignant ses deux index, Ciouba, maï ouaïfe et moi, understane ? Oh, yeah ! (…) Does she love you ? Nou, shi nou love mi… » Raison d’avoir fui Cuba ? Ou raison de regretter ce pays de cocagne… quoi qu’en racontent les télés ? Seul et unique problème de Cuba : les fulas (dollars). « A Cuba les salaires sont versés en pesos et les choses sont vendues en fulas. » Evidemment. Il y a autant de raisons d’adorer Cuba que de détester l’Amérique, à moins que ce ne soit l’inverse, Staline Martinez ne sait pas, ne sait plus, ne saura jamais plus…

En revanche, le lecteur passera six jours fabuleux, où la pendule du Temps fera tournebouler ses aiguilles en tous sens pour le bonheur du récit et de ses imbrications incroyables, sans jamais se perdre. Le même bonheur, si vous voulez, que celui de dégringoler à toute vitesse une rue en pente, encombrée de gens et de choses hétéroclites, à califourchon sur un vieux vélo (made in China) aux freins fatigués, Jesús Díaz en selle, les mains crispées sur le guidon, et vous sur le porte-bagages, les doigts noués aux gros ressorts de la selle, et d’arriver en bas sans se casser la gueule. En fin de course, pantelant et ravi, on a simplement envie d’embrasser ce compagnon exceptionnel, fou, bon, et généreux.