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En cette fin de siècle, il semble légitime de faire de grands inventaires. Nombre d’auteurs pensent à publier leur œuvres complètes, soulignant au passage combien ils ont bien travaillé. La littérature en est donc là. Mais la fièvre qui accompagne cette agitation ne doit pas nous faire oublier qu’en marge de ces modes il existât (et existe sans doute encore), des artistes qui eurent pour seul souci de ne pas paraître.
La plupart décidèrent de maintenir le monde en état de drôlerie permanente. De ce qui aurait pu ou dû advenir, et qui n’advint jamais -ou plus tardivement, parce que des amis veillaient à ce que cela fût-, ils ne firent pas grand cas. Leur œuvre, c’était leur vie. Ce n’est pas rien. Ils avaient pour nom, entre autres, Jacques Vaché, Armand Robin, Arthur Cravan ou Félicien Marbœuf, « le plus grand des écrivains n’ayant jamais écrit » (le mot est de Jules Lemaître). On avait oublié à quel point, par leur simple présence -et tout de même les idées qu’ils propagèrent-, ils furent influents sur leur temps et leurs contemporains. De manière souterraine, ils opérèrent un basculement des valeurs, s’interrogèrent sur la nécessité de participer à cette comédie de la représentation qui est le contraire du « mouvement libre et créateur de la vie et de l’esprit. »

Dans cet ouvrage dense et composite, puisque mêlant critique esthétique et littéraire, biographie et parties romancées, Jean-Yves Jouannais a brillamment reconstitué l’itinéraire de ces artistes. Détournés de toute logique de production, ils éclairent de façon terriblement efficace une époque (la nôtre) asphyxiée par la culture, et où toute existence artistique passe dorénavant par ces manifestations un peu grotesques que sont la publication, l’exposition, que sais-je encore. Jean-Yves Jouannais ne s’y est pas trompé : « Il y a, d’une part, les artistes, d’autre part des gens qui épuisent leur temps à essayer de donner des preuves qu’ils sont artistes. » La liste serait trop longue à énumérer. Ils se reconnaîtront eux-mêmes. Quoique.