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4
sur 5

Tout est dans le titre : en 350 pages et sous 7 Présidences de la République successives, de De Gaulle (1958) à Chirac (2004), Jean-Paul Dubois raconte la vie d’un citoyen français comme les autres, ni pauvre ni milliardaire, ni complètement malheureux ni véritablement heureux, promené par le destin sur toutes les cases de l’existence, de la révolte adolescente au mariage bourgeois. Il y a, disons-le tout de suite, quelque chose d’admirable dans la manière qu’a l’auteur de mêler le récit au long cours de presque cinq décennies de vie, de l’enfance à la maturité, et la fresque d’un demi-siècle de francité qui court, sous-jacente, derrière l’histoire des personnages. Avec une ambition et un souffle qu’on dira, pour aller vite, très « américains », Dubois donne l’un des romans les plus aboutis et intéressants de cette rentrée, riche d’une multitude de dimensions remarquablement articulées et, ce qui ne gâche rien, d’énormément d’humour. Paul Blick, donc : né à Toulouse dans les années 1950, ce fils de concessionnaire automobile (son père possède un garage Simca) est un parfait enfant de la Ve République, avec laquelle il grandira. Enfance sous De Gaulle, au cours de laquelle il bâtit ses mythologies personnelles et découvre, vers treize ans, les mystères intrigants de la reproduction sexuée et des plaisirs qui lui sont associés ; adolescence soixante-huitarde, jets de pavés dans les vitrines, gauchisme révolutionnaire naissant ; études de sociologie bâclées, emplois de pion puis de scribe, premier appartement personnel en colocation ; groupe de rock piteux sous Pompidou, frénésie sexuelle et psychotropes, grande rencontre amoureuse ; avec le giscardisme viendront le mariage, les enfants et l’installation irréversible dans la vie adulte. Paul, après avoir tâté de différents métiers, profite de la fièvre industrielle de sa femme pour rester au foyer et élever ses enfants, rompant régulièrement la routine d’une union raisonnable et sans feu par de petits écarts adultérins ; la photographie lui donnera les clefs d’un accomplissement artistique tardif et inopiné. Les enfants quant à eux grandissent, s’envolent, reviennent enfin avec leurs amies puis leurs propres fils. Une Vie française, donc.

La richesse du roman se tient dans l’entrelacement étroit de l’histoire de Blick et de l’Histoire tout court, et dans la façon subtile qu’a l’auteur de laisser surgir les grands moments de la seconde dans le tissu de la première. Son regard sur l’évolution sociale, politique et culturelle de la France depuis 1958 se monnaye dans des réflexions fines et par ailleurs souvent drôles sur l’esprit du temps et l’imaginaire français. Sur le passage du gaullisme au pompidolisme, il a ainsi cette remarque impayable : « Sortant de onze années de caserne, la France se préparait à être gérée comme un bureau de tabac ». L’explosion libérale des années 80, paradoxale et irrésistible, est décrite au travers des activités directoriales et du caractère trempé de la femme de Blick, adoratrice d’Adam Smith et capitaliste dans l’âme ; « en ces années quatre-vingt, il fallait être mort pour ne pas avoir d’ambition », résume Dubois. Chaque personnage secondaire (la mère du narrateur, ses enfants, sa belle-famille) est une pièce nécessaire dans cette vaste comédie humaine moderne que l’auteur, par la solidité de la construction et la fluidité de la plume, parvient à rendre tout à fait haletante. Le parcours de son Paul Blick, au-delà du simple récit, est aussi une réflexion puissante sur le renoncement, la volonté et, surtout, l’immersion de l’individu dans un nexus social qu’il ne contrôle pas et contre lequel il ne peut guère gagner (il est à ce titre significatif que Blick ne vote jamais). « En temps et en heure, j’avais franchi, sans en être conscient, toutes les étapes de la vie d’un petit bourgeois, dit-il rétrospectivement. Etudiant pour les diplômes, libertaire à l’heure de la récréation, libertin le temps d’un frisson, puis vite recadré par un bon mariage, lesté de deux solides enfants, et enfin, notablement enrichi. Finalement j’avais été un bon élève. Plutôt que de me dresser ou de me fustiger, le système avait choisi de me digérer ».

Il n’y a guère de reproches à adresser à ce livre dense et profond, qu’achève une dernière partie moins directement « politique », plus intime et, à tous points de vue, singulièrement émouvante (la lente mort de la mère et, surtout, la dramatique déréliction de la fille). Tout au plus regrettera-t-on la franchise naïve de certains jugements sur l’actualité récente dans les dernières pages, dont le manichéisme brutal tranche avec la subtilité du reste du livre ; la réélection de Chirac et les événements politiques de mars dernier sont l’occasion de phrases sans grande profondeur. (Ainsi, sur le duel Chirac / Lepen des élections présidentielles : « deux formes de bassesse et d’indignité » ; sur le remplacement de Jean-Pierre Raffarin par Jean-Pierre Raffarin après les régionales, cette phrase de lycéen trotskiste : « Il y avait un côté pétainiste-bananier dans les manières de ce petit fascisme de proximité »). Pour le reste, ce roman placé sous les auspices de John Updike et Günther Anders (le premier mari de Hannah Arendt, lui-même écrivain et philosophe d’une rare lucidité) s’impose par son souffle et par l’intense sentiment du tragique de l’existence qui l’enveloppe de bout en bout pour exploser dans les dernières pages, où le dérisoire des choses humaines éclate enfin dans toute sa cruelle évidence.