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sur 5

C’est l’un des premiers romans les plus remarqués de cette rentrée, sans doute parce que l’un des plus joliment écrits : Koenig a du style, ce qui suffit à le propulser très au-dessus des jeunes premiers et jeunes premières de son âge (il a 22 ans) publiés d’habitude chez son éditeur et ailleurs. L’autre raison de son succès, si l’on écarte le fait que son nom n’est pas tout à fait inconnu dans le milieu de la presse littéraire (son père dirige le Magazine littéraire, sa mère y tient chronique, et lui-même y a publié une défense de Lolita Pille : bravo), c’est l’idée ambitieuse qui est à l’origine de son roman : le Octave du titre est en réalité un personnage de la Recherche de Proust, qui apparaît fugacement dans A l’ombre des jeunes filles en fleur en « jeune dandy frivole et arrogant » pour disparaître aussitôt puis resurgir inopinément dans Albertine disparue et dans Le Temps retrouvé, « sans qu’il lui soit dévolu plus de quelques pages ». Avec une belle hardiesse, Gaspard Koenig ressuscite donc Octave et le transporte à notre époque, faisant de lui l’un de ces fils de bonne famille arrogants et insouciants auxquels M6 consacre parfois des reportages ethnologiques et que décrivent d’innombrables romans français contemporains. Fils d’un homme d’affaires richissime, Octave est un cancre lettré qui a grandi dans des murs couverts de tableaux de maîtres et de rayons de Pléiade ; Octave monte admirablement à cheval, Octave est champion d’escrime, Octave fascine ses amis par son port altier, son goût vestimentaire très sûr et l’impeccable dandysme dont il sait faire preuve dans toutes les circonstances.

Koenig a du style, disions-nous, mais son problème est qu’il n’a que ça. Octave avait vingt ans est un roman brillant et totalement vide, où les saynètes se succèdent dans le seul but de fournir à l’auteur l’occasion de faire la démonstration de ses facilités. Les phrases sont ciselées, les termes choisis avec soin, les tournures délibérément désuètes ; tout cela manque absolument de naturel mais, à une époque où aligner dix mots à la suite sans manquer à la syntaxe suffit à faire de vous une exception, reste somme toute assez remarquable. Koenig a bien sûr tendance à trop en faire, cite Proust en italiques pour faire rougir les filles et surmonte une phrase sur trois d’un écriteau clignotant (« Attention, bon mot de jeune écrivain fougueux »), mais le défaut le plus profond de son livre tient dans sa vacuité : Gaspard Koenig n’a manifestement pas grand-chose à dire, et met ses facilités stylistiques à profit pour étirer dans des chapitres interminables un propos qui pourrait en réalité être résumé sur deux lignes. Octave est un peu le roman qu’aurait pu écrire Thibaut de Montaigu (l’auteur du consternant Les Anges brûlent, paru l’an dernier) s’il avait su écrire : mêmes garçons sots, jouisseurs et insolents, mêmes jeunes filles riches, fashion-victimes et un peu salopes sur les bords, mêmes soirées bien fréquentées où l’on baisouille avec cynisme et mêmes incidents futiles. Avec, au final, le même ennui, quoique celui de Koenig soit verni d’une langue qui le rend supportable au-delà des cinquante premières pages. « Croire au talent fait tout le talent », écrit-il superbement. Eh non.