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Critique et journaliste au journal Le Monde depuis 1990, Jean-Michel Frodon est probablement l’une des plumes les plus admirées et les plus craintes du microcosme lié à l’actualité cinématographique. Touche à tout, curieux de toutes les cinématographies, observateur attentif des nouvelles tendances, il réussit souvent le pari de sortir de l’anonymat dans lequel sont malheureusement confinés de nombreux films (ni américains et ni français), des œuvres rares, ignorées ou boudées par des critiques frileux n’écoutant que leurs préjugés. Jean-Michel Frodon s’est attaqué dans son nouvel ouvrage à un sujet quasiment inédit dans les textes portant sur le cinéma. Cet essai, qui jouit de l’a priori positif que procure le nom de son éditeur (Odile Jacob), étudie les liens étroits qui lient la nation au cinéma.
Revenant sur une nécessaire définition de la nation, Frodon développe l’idée ingénieuse qu’il existe une analogie entre la nation et le cinéma, qui « existent, et ne peuvent exister, que par un même mécanisme : la projection. » Projection de l’image que la nation veut donner d’elle-même, et projection cinématographique qui fait référence à l’un des mécanismes fondateurs du cinéma comme nous le connaissons depuis 1895. Il souligne dans son ouvrage – et ce sont les parties les plus passionnantes – le parallèle qui existe entre l’implication des politiques nationales en faveur du cinéma et l’idée nationale que le pays souhaite diffuser.

Etudiant l’histoire du cinéma de plusieurs pays emblématiques, il souligne l’importance de la politique française en faveur du cinéma, revient sur l’implication de l’Union Soviétique dans l’édification d’une cinématographie régie par des directives strictes et rappelle que la fondation de la plus grande Major d’Europe, la UFA, en 1917, a été motivée par une forte volonté politique qui lui a attribuée pour fonction de « faire de la publicité pour l’Allemagne selon les directives gouvernementales ». Naturellement, Hollywood (qu’une coquille a transformé en Hollowood dans la table des matières !) tient une place privilégiée dans la constitution d’une imagerie autour de la nation à travers sa production massive de films, depuis quasiment toujours – rappelons Naissance d’une nation de Griffith en 1915. Jean-Michel Frodon esquisse avec cet ouvrage les bases d’études futures qu’il appelle d’ailleurs de ses voeux, consacrées à l’interaction de l’idée de nation et de cinéma. La richesse d’un essai se juge souvent par les réponses apportées par l’auteur, mais aussi par les bonnes questions qu’il pose et les sujets potentiels qu’il porte en lui. De ce point de vue, La Projection nationale constitue un jalon fondamental dans la connaissance englobant l’histoire de ces deux grandes idées qui ont émergées au 20e siècle : le cinéma et la nation.