PARTAGER
3
sur 5

Texte bref, intrigue noueuse. On n’y progresse qu’avec peine, sans espoir d’éclaircir le réseau dense et étrange qui se tisse en quelques pages autour de Lorenzi, notre éclaireur dans ce roman habile, composé avec beaucoup de finesse par un auteur dont on ne pouvait d’ailleurs attendre moins. Voilà donc un homme ordinaire, bien de notre temps -légère mélancolie parisienne, famille recomposée, travail dans l’édition, quelques romans derrière soi, toujours un devant- et entraîné en toute innocence dans un jeu aussi subtil que malsain dont il reçoit le rôle principal. Lorenzi vient de se séparer d’Estelle, sa concubine, elle-même séparée d’un acteur inconnu et tellement mieux que lui ; il abandonne ainsi un duplex pourtant remis à neuf à grands frais et où se sont déroulés les quelques mois de sa vie de couple avec Estelle (l’aspect immobilier de l’existence citadine tient une grande place dans ce petit roman) : il sous-loue les quelques mois qui lui restent avant la fin du préavis à deux étranges immigrés est-allemands, venus là avec leurs filles respectives et quelques meubles. Des relations troublantes s’installent rapidement entre Lorenzi et les frères Wimar, dont on ne saura rien sinon qu’ils travaillaient jadis dans les services secrets : l’un lui prodigue de généreux massages tandis que l’autre s’improvise analyste et recueille quotidiennement ses confidences sur sa brève histoire d’amour avec Estelle. Fragilisé par la récente rupture et fasciné par la personnalité des nouveaux occupants de son appartement du Marais, il se livre à eux sans retenue ni soupçons, allant jusqu’à s’installer temporairement chez eux, dans les lieux mêmes où sombrait son couple quelques semaines plus tôt. Les Wimar lui facturent finalement de coquets honoraires (massages et écoute) puis disparaissent, soudainement, libérant le duplex en une nuit et emportant avec eux un certain nombre de secrets touchant aux derniers mois de la vie de Lorenzi. Pour en faire quoi ? Pensé et écrit avec beaucoup d’habileté, ce roman donne une étonnante variation sur les thèmes du jeu que sont à chaque moment nos vies et des rapports du fictif au réel. S’ouvrant trop volontiers à un autrui dont il ne sait finalement rien, Lorenzi s’expose délibérément à une investigation biographique en règle et se transforme, par la même occasion, en cette marionnette impuissante qu’un metteur en scène adroit manipule à sa guise. Roberts transporte le théâtre hors de ses murs et rappelle que, quoi que l’on fasse, on n’est pas vraiment maître de ses propres choix : les limites de ce roman diabolique sont sans doute celles de l’exercice de style qu’il constitue, mais il parvient, en donnant une version sobre et insolite du thème de la machination, à nous faire tomber dans le piège et dans l’atmosphère surréaliste qui l’entoure.