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3
sur 5

C’est avec un titre aux allures de filiale de Vivendi que nous parvient la nouvelle livraison d’une littérature belge fort heureusement plus inventive que les considérations autobiographiques annuelles d’Amélie Nothomb -lesquelles, soit dit en passant, ne cesseront qu’avec l’obtention improbable d’un Goncourt très lourdement mendié. Mais revenons à Outers et à ses personnages principaux, plus précisément deux frères, mus par des appétits extravagants assez complémentaires : alors que Valère, en bon spécialiste de la reproduction ovipare, ne s’extasie que devant les rondeurs de femmes enceintes, Maxime, fonctionnaire rattaché au ministère du Budget, ne semble attiré que par les béances vertigineuses, comme celle de la dette publique de l’Etat belge (le passage évoquant les finances publiques du Royaume donne lieu à des développements inénarrables).

Si La Compagnie des eaux raconte, avec un humour qui relègue le « non sense » britannique au rang de facétie pathétique, la trajectoire de deux personnalités singulières, voire excentriques, dans une Belgique au bord du gouffre (affaire Dutroux, tensions ethniques, crise économique), ce roman constitue prioritairement, à travers la fascination de Valère pour la tiédeur du liquide amniotique, un hymne à la maternité. Seule la rotondité féconde du ventre mérite l’attention, seul le travail de gestation suscite le désir : Valère est condamné à aimer, le temps d’une grossesse, des corps irrémédiablement investis par d’autres hommes (il ira même jusqu’à investir, en toute sérénité, le corps de sa belle-sœur très consentante). Au-delà de la stricte tyrannie de ce désir si particulier, c’est évidemment la nostalgie du nid douillet maternel qui hante les pensées de Valère. Plus qu’une symbiose, plus qu’un silence anxiolytique irradiant des eaux d’une mère, cette nostalgie du stade embryonnaire signifie avant tout la perte définitive d’un univers clos, doux, étranger à toutes les violences de l’environnement adulte. Perte qu’illustre d’ailleurs parfaitement le changement des conditions biologiques de la vie : « Naître, c’est changer d’air, passer d’un élément -liquide- à un autre -gaz. » Et quoi de plus ingrat, en effet, qu’un gaz ?

Outers insiste, et là réside sans doute une des nombreuses originalités de ce livre, sur le décalage insurmontable entre le langage articulé du monde adulte et celui, plus pacifié, d’un organisme fœtal. L’apprentissage de la langue s’apparente ainsi à un abandon abrupt de l’innocence des origines. Sortir des entrailles maternelles équivaut essentiellement à une expérience de ruptures multiples, que symbolise une métaphore d’ordre géométrique : à la limpidité rassurante des formes rondes succède la sinuosité hostile des angles. Vivre revient donc à affronter des angles, à tenter, surtout, de les arrondir.