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4
sur 5

Il est de bon ton dans les salons parisiens d’affirmer que Jean Echenoz est un auteur léger. C’est à se demander si la prétendue profondeur de jugement de lecteurs si dédaigneux est à ce point gourmande d’intelligence à gros sabots qu’elle ignore que la légèreté, quelle qu’elle soit, a au moins sur eux l’avantage de la dérision. Nul ne saurait trouver en effet nulle part dans Je m’en vais (comme d’ailleurs dans aucun des sept précédents romans de l’auteur) le moindre délit de satisfaction littéraire, travers par excellence de l’écrivain français fin de siècle, lequel ne saurait dans ce monde reconnaître de légitimité à rien hormis la littérature. Car avant d’être un écrivain, qu’on le veuille ou non, Jean Echenoz est un voyant. Un voyant, au sens où il appartient à cette catégorie de désespérés souriants que la nature a dotés d’hypersensibilité et d’hyperconscience dans le seul but, salutaire, de leur faire restituer du monde et des hommes une image distanciée, leur part nécessaire d’absurde: « Quoique très fatigué, peut-être revenu de tout, Ferrer ne renonce pas à regarder passer les femmes si peu couvertes en cette saison, si désirables aussitôt que cela lui fait quelques fois presque mal, comme un fantôme de douleur dans le plexus. On est ainsi, parfois, tellement sollicité par le spectacle du monde qu’on en viendrait à oublier de penser à soi. » (p.130)

Il n’en faut pas davantage aux tâcherons de l’esprit pour se tirer d’affaire en deux formules convenues: Jean Echenoz est un minimaliste, ou plutôt, un virtuose du détail, de l’insignifiant. Or si l’insignifiance revient à saisir mieux que quiconque le langage occulte des éléments et des êtres (la seule façon de laisser sourdre de lui-même l’essentiel), on regrettera que davantage d’écrivains ne renoncent de la sorte à fabriquer du sens à tout prix : (Baumgartner passe en voiture la frontière espagnole, ndlr) « Le corps se transforme en passant une frontière, on le sait aussi, le regard change de focale et d’objectif, la densité de l’air s’altère et les parfums, les bruits se découpent singulièrement, jusqu’au soleil lui-même qui a une autre tête. Les oxydes rongent de manière inédite des panneaux routiers qui suggèrent une conception inconnue du virage, de la vitesse réduite ou du dos d’âne, certains d’entre eux demeurent d’ailleurs obscurs et Baumgartner se sent devenir quelqu’un d’autre, ou plutôt le même et l’autre, comme quand on vous a transfusé tout le sang. De plus, dès qu’il a passé la frontière, une brise douce, inconnue en France, s’est levée. » (p.207)

De la distance donc, de la finesse et beaucoup d’humour (inévitables corollaires), une trame-prétexte plaisante (habile pastiche de polar, complémentaire de Un An, publié en 1997), un voyage (ici le pôle Nord) concourent régulièrement depuis vingt ans à faire des romans d’Echenoz l’œuvre discrète mais opiniâtre d’un témoin de l’époque authentiquement indépendant. A peine déplorera-t-on un petit parfum persistant de 80’s (une faiblesse dans les portraits de femmes notamment, trop archétypaux), vite pardonné car dégagé de toute prétention farouche à la modernité.