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Dans notre approche de la littérature nous sommes bourrés d’appréhensions, de préjugés, et notre curiosité flirte souvent avec le voyeurisme. Car enfin, n’a-t-il pas fallu l’argument de la censure pour que la Lolita de Vladimir Nabokov devienne une lecture indispensable, alors que, sans doute, elle l’était déjà sans l’aide des censeurs ? Ne faut-il pas d’inesthétiques bandeaux rouges vantant « l’Ecrit interdit » de Nicolas Genka pour que notre main glisse d’une pile à l’autre sur l’étalage du libraire ? Et quand bien même nous serions d’indécrottables bougons coupés absolument des contorsions du débat littéraire, ne serions-nous pas toujours influencés par le scandale ? Et qu’en serait-il alors de la renommée d’un livre qui ne serait point due à ses qualités intrinsèques, mais aux seules vagues qu’elle provoqua au moment de sa sortie ?
Les Demi-civilisés est l’un de ces livres qu’il faut replacer dans le contexte d’une époque et d’un pays. Tout le contraire, en somme, de ces grands romans qui traversent le temps pour venir nous toucher, ceux que nous appelons les chefs-d’œuvre. Paradoxalement, c’est ce qui fait aussi son intérêt. Du roman de Jean-Charles Harvey il ne reste aujourd’hui qu’une baudruche dégonflée, tant le style nous apparaît ampoulé, les situations niaises, la construction maladroite. Mais là n’est pas l’essentiel, en l’occurrence. Car Les Demi-civilisés permettent d’accéder à ce que l’on appelle une étude de cas : celle d’un scandale dans la petite société littéraire du Québec des années 30. Où l’on apprend que la Belle Province fit le sacrifice d’un auteur pour « entrer dans la modernité ». Et que les cardinaux s’émurent une fois encore de broutilles.

Max Hubert, le héros du roman de Jean-Charles Harvey, a bien quelque chose d’un Rastignac canadien. On le sent sincère dans son acharnement à bousculer les lettres québécoises, mais son entêtement et sa naïveté crasse font sourire. Aidé par la belle Dorothée Meunier, bourgeoise pour l’amour de laquelle, malheureusement, l’histoire est vite précipitée dans la catégorie des romans de gare, et par un beau-père taraudé par la mauvaise conscience, Max Hubert fonde un journal. Il croit en la liberté. Bon. Il entend faire tribune à tous ceux qui sont dans son camp, et combattre par le verbe et la droiture (tous deux assez pesants, il faut le dire) ceux qui s’opposent à ces conceptions libérales. Hum, mais encore ? Hé bien justement, c’est à peu près tout.
Il fallait donc que le Québec des années 30 fut bien conservateur, et bien médiocrement doté en gens de goût, qu’il impose un carcan tel aux libertés, pour être autant bousculé par ce roman, et recourir si promptement à la censure de l’Eglise. Cependant qu’à Paris (là encore exagérément magnifiée dans sa fonction de « merveilleux creuset »), « tous exprimaient librement leurs convictions et leurs rêves, tous se contredisant les uns les autres, verbe haut et mot franc », les « demi-civilisés », de graves bourgeois québécois soucieux de commerce plutôt que de beauté, châtraient donc les libertés à coups de bulles archidiocésaines ? De la lecture de ces lignes, le lecteur français sort intrigué. Quelque chose de l’histoire des lettres de la Belle Province, cousine de langue française, lui avait en effet échappé.