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5
sur 5

« Dieu nous a rendus aptes à l’amitié pour se faire excuser de nous avoir donné une famille. » Cette phrase sur laquelle s’ouvre le dernier roman de Jay McInerney en résume l’intrigue sans pour autant l’épuiser. Au même titre que la citation de Norman Mailer placée en exergue de ce roman. Livrée par Patrick Keane, le narrateur, elle se veut l’une des explications de la relation amicale qui le lie à Will Savage. Tout semble les opposer : origines familiale et sociale, cultures, mentalités et caractères (cette liste n’étant pas exhaustive). Et pourtant, entre « le confédéré et le petit-bourgeois », cette « amitié improbable », du propre aveu de Keane, est appelée à durer, au point de devenir indéfectible. L’une des grandes qualités de McInerney est de traduire le mystère et la magie qui entoure cette relation sans chercher à en donner une explication définitive ou, tout au moins, à en faire l’un des enjeux majeurs du roman (on regrettera, à cet égard, un quatrième de couverture par trop explicite).Cette amitié est le prétexte choisi par McInerney pour s’intéresser au personnage atypique, entier, révolté, désespéré, sublime et fantasque de Will Savage. Qui, mieux que son meilleur ami, pouvait, en effet, « saisir de l’intérieur l’étrange ferveur qui mène Will depuis trente ans [et] voir la continuité de sa quête, des juke joints jusqu’à la débauche en jet privé, des taudis de junkies aux monastères zen » ? Patrick Keane s’acquitte à merveille de cette tâche comme « une manière de vieux sage inaccessible aux flux violents du sang et de la passion ». Cette retenue et une certaine distance confèrent au récit une vérité rarement atteinte chez McInerney. Ainsi, les principaux personnages croisés au fil des pages, à l’exception notable de Doug Matson, sont décrits avec humanité et tendresse, et ce quels que soient leurs travers, leurs faiblesses voire leurs fautes. Loin de les juger, l’auteur cherche à les comprendre. Il se refuse à verser dans la caricature et dans l’excès.Avec autant de réussite, il adopte cette même démarche concernant le terreau sur lequel se développe cette histoire : les Etats-Unis du combat pour les droits civiques des noirs et de la contre-culture ; le delta du Mississippi et le Sud, à propos duquel Will Savage invite Patrick Keane à oublier « les conneries à la Autant en emporte le vent« . Oeuvre salutaire, s’il en est. McInerney évite ainsi, non sans adresse, de tomber dans l’un des pièges qui guette, à chaque instant, cette vaste entreprise : le cliché. L’exercice est d’autant plus périlleux que, pour la première fois, il s’éloigne de l’univers new-yorkais des années 80 dont il est l’un des plus brillants chroniqueurs.