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sur 5

Une petite maison d’édition grenobloise nous donne aujourd’hui l’opportunité de redécouvrir quelques-uns uns des textes et aphorismes de Jacques Rigaut, introuvables depuis plus de trente ans. Jacques Rigaut, c’est ce dandy qui, d’après Breton, avait fixé la date de son suicide à l’âge de 20 ans et l’avait exécuté froidement dix ans plus tard ; l’ami d’Aragon et de Drieu la Rochelle, qui avait inspiré à ce dernier Alain, le personnage central du Feu follet ; un jeune homme intégré au mouvement Dada, qui a fréquenté et marqué les protagonistes de cette période prolixe et révoltée sans finalement avoir accompli la moindre carrière littéraire ni aucune œuvre réelle, en dehors de ce suicide programmé. Mais justement : c’est ce qui est intéressant chez Rigaut et qui fait que, d’une certaine manière, il est le dandy absolu autant que le dadaïste ultime. Trop dandy pour s’appliquer à devenir un véritable écrivain : il déchire la plupart de ses manuscrits et n’en publie que des bribes au hasard de revues ; trop dadaïste pour utiliser l’impact du mouvement : il ne peut adhérer aux manifestations dadaïstes elles-mêmes, ni à la récupération de Dada par Breton. Rigaut est finalement une sorte de « scorie » humaine de l’époque, détaché des brillants itinéraires de ses amis, assumant seul la cohérence de la désillusion et d’une logique destructrice jusqu’à sa perte inévitable. « Vous êtes tous poètes et moi je suis du côté de la mort. »

Voyageant avec son « suicide à la boutonnière », il ne peut tenir l’échéance qu’à force d’un misérable oubli procuré par l’alcool, la drogue et les femmes. « Lord Patchogue », ainsi qu’il a baptisé son double poétique, collectionne les allumettes, joue au gigolo, s’arrange avec la vie (« Vivre au jour le jour. Maquereautage. Parasitisme ») puis se tue rationnellement, méticuleusement, après avoir fait correctement son noeud de cravate, vérifié avec une règle le point d’impact au centre du cœur, et pris soin de poser un oreiller pour étouffer la détonation. Mais en dehors du personnage, ce qui est fascinant dans les écrits de Rigaut (dont la plupart furent publiés après sa mort), c’est le vertige de son relativisme total, sensible, éprouvé, qui rend la solution de la mort pas vraiment plus satisfaisante que la vie (le suicide est un « pis-aller à peine moins antipathique qu’un métier ou qu’une morale »). Et derrière l’humour noir et corrosif du fondateur de l’A.G.S. (Agence Générale du Suicide), on entend le fameux ricanement de Rigaut : ricanement effroyable de l’absurde. Du Tout rendu à l’absurde. C’est le nihilisme paré d’idéologies du XXe siècle, le nihilisme fardé d’images de l’ère actuelle, que l’on peut surprendre dans ce ricanement.