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sur 5

Après la belle biographie de William McKeen, voici l’intégrale des Gonzo papers, les articles qui ont fait la gloire d’Hunter S. Thompson dans les années 1960 et 1970. Inventeurdu « gonzo », ces reportages hallucinés écrits à la première personne, HST se révèle ici, au-delà de son mythe, comme un critique acerbe de l’Amérique, qui cherchait la vérité en toute chose. « Le vrai journalisme gonzo exige le talent d’un maître journaliste, l’oeil d’un photographe / artiste et les couilles en bronze d’un acteur », disait-il. Plume et regard aiguisés, témérité à toute épreuve. C’est avec cette exigence et ce sens de l’autocritique qu’Hunter S. Thompson a abordé tous ses grands sujets, de la couverture du « Derby de Kentucky » à la réélection de Nixon en 1972 en passant par les portraits du skieur français Jean-Claude Killy ou de Mohamed Ali. Le pape du gonzo ne lâchait rien avant d’entrevoir une vérité que les médias traditionnels préféraient occulter, par fainéantise ou peur de se griller. Grillé, Hunter S. Thompson, lui, l’a toujours été. Raconter ses doutes, comment il surmontait les obstacles dressés par les attachés de presse qui voulaient lui imposer une mise en scène, faisait d’ailleurs partie de sa méthode. HST a sa propre mise en scène, avec ce style popularisé dans les années 1960 grâce à son fameux reportage sur les Hell’s Angels.

Présenté comme un reporter-ovni bourré d’acides et d’alcool pendant les 40 ans où il a sévi dans les pages de Rolling Stone, Playboy et autres magazines, Hunter S. Thompson était en réalité profondément lucide. Surtout quand il s’agissait de gratter sous le vernis rose-bonbon dont on recouvre les sportifs, les politiques et les raouts traditionnels qui constituent le Rêve Américain. Quand il arrive en 1960 à Louisville pour écrire son article sur le Kentucky Derby, la grande course de chevaux du Kentucky, ce n’est pas pour flatter les honorables « gentlemen » qui se font de l’argent sur cet événement sportif. HST préfère décrire les connivences et les « gueules rubicondes » de la haute société, « décadente et dépravée ». Même chose quand on lui demande de faire la publicité des « relations raciales saines et pleines de bon sens » de Louisville et qu’il met plutôt en lumière la ségrégation spatiale malgré l’égalité en droit. Ce qui intéresse Thompson, c’est ce qui se cache derrière le discours officiel : souvent, un effondrement. Celui du candidat démocrate George McGovern face à son propre camp en 1972, par exemple, puis celui de Nixon en plein Watergate.

Bien sûr, on retrouvera dans ces articles de longues digressions sur ses soirées alcoolisées, ses embrouilles avec la police et ses patrons exaspérés par ses retards et ses notes de frais exorbitantes. Si ces extras donnent un rythme et un ton jouissifs à ses papiers, ils participent plus profondément du dispositif même du gonzo : être clairement subjectif, certes, mais tout dire au lecteur de l’état d’esprit dans lequel le journaliste aborde son sujet. Comment il s’incruste en 1976 dans la résidence de Carter, alors gouverneur de Géorgie, pour parler à Ted Kennedy. Comment il prolonge son séjour aux côtés de Jean-Claude Killy en le suivant à Chicago, jusqu’à ce qu’il comprenne que le champion olympique n’est plus qu’un VRP pour marques de luxe et que son image est restée sur les pistes de Grenoble. Et HST d’apparaître radicalement persévérant et honnête. Une vraie leçon de journalisme.