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A cheval sur le 8e et le 16e arrondissement de Paris, l’avenue Marceau part de la Place de l’Etoile et rejoint l’avenue du Président Wilson quelques centaines de mètres plus bas, juste à côté de la Place de l’Alma. C’est au 76 de ladite avenue, autrement dit dans l’un des quartiers les plus huppés de la capitale, que les parents d’Hervé Chayette ont loué dans les années 1950 et 1960 un immense appartement dont les pièces démesurées ont formé le décor de son enfance puis de son adolescence ; une période heureuse de son existence qu’il raconte dans 76, avenue Marceau, évoquant d’abord le quartier des Champs-Elysées (la première partie s’intitule « Avenues ») puis abordant la question de l’appartement lui-même (« Chambres ») et celle, enfin et entres autres, des automobiles de luxe possédées par son père (« Marronniers, voitures et autres lieux »). Bref, sur le papier, ce court récit d’à peine 170 pages a tout ce qu’il faut pour être détestable : un narrateur auquel la fortune n’a jamais manqué, une enfance trop paisible pour avoir quoi que ce soit d’intéressant, un parti pris autobiographique a priori suspect et, par-dessus le marché, quelques pages consacrées à la brève incursion de l’auteur dans le maoïsme au début des années 1970, ce qui laisse présager de ridicules souvenirs d’ancien combattant gauchiste à la manière du mémorable Tigre en papier d’Olivier Rolin, roman de vieux beau assez comique dans lequel Chayette, apprend-on d’ailleurs, fait une fugace apparition sous les traits d’un Libanais « qui finit par se faire défenestrer à Beyrouth » (Olivier Rolin est au demeurant l’éditeur de ce livre dans la collection dirigée par Bernard Comment).

La réalité est toute autre : si 76, avenue Marceau ne raconte effectivement pas autre chose que ce que l’on imagine à la lecture de la quatrième de couverture, il le raconte d’une manière telle qu’il est impossible de ne pas se prendre à son jeu et, surtout, qu’il ne ressemble finalement pas du tout au préjugé qu’on pouvait s’en faire. Il y a certes quelque chose d’un peu précieux dans la façon qu’a l’auteur de dérouler posément ses souvenirs en s’arrêtant sur certains détails à ses yeux significatifs (anecdotes, pièces de mobilier, habitudes du quotidien familial, songes et terreurs de l’enfance) ; mais, outre que son style élégant et léger force l’admiration, il parvient, par le soin qu’il accorde aux détails et par le flou délibéré de certains passages, à créer une succession d’atmosphères tout à fait intrigantes et réussies. C’est que la famille dans laquelle il est né n’est pas tout à fait banale ; quoiqu’on se demande ce que faisaient au juste ses parents (sa mère, dit-il, a des « magasins » ; quant à son père, il « ne travaillait presque jamais, bien qu’il ait eu quelques velléités de s’y mettre »), ceux-ci reçoivent chez eux toutes sortes de notabilités, organisant « déjeuners et dîners » dans lesquels défilent « ministres, préfets, avocats et médecins d’importance, peintres mondains, industriels et commerçants d’un niveau suffisant ». Maurice Papon en personne fut reçu à plusieurs reprises à l’époque où il était préfet de police, ce qui, note Chayette, ne manque pas de sel lorsqu’on sait qu’une partie de la famille « avait été livrée aux nazis par la police française » ou « arrêtée lors de la rafle du Vel’ d’Hiv' » et « assassinée à Auschwitz ». Précepteur, leçons de piano et de latin, premières amours, rallyes mondains, découverte du plaisir sexuel en solitaire puis parmi les boiseries chaleureuses du « petit bureau » : mieux que de savoureux souvenirs d’enfance, c’est la peinture d’un milieu social (la grande bourgeoisie) et d’une époque que donne l’écrivain dans ce texte dont le moindre mérite n’est pas qu’il ne se prend jamais au sérieux, n’abandonnant jamais la pointe d’humour subtil et délicat qui fait tous son charme.

On le vérifie dans les pages qu’il consacre à ses premiers pas en politique, à l’extrême-gauche bien sûr, dans une époque où tout ce qui ce qui se voulait jeune, subversif et dans le vent se devait d’être révolutionnaire. La légèreté avec laquelle Hervé Chayette entra en révolution (en tous cas la légèreté avec laquelle il raconte cela aujourd’hui) est à mourir de rire : voilà un jeune homme un peu dandy sur les bords et doté de moyens financiers confortables qui, par faiblesse et amusement, se laisse prendre dans un tourbillon idéologique auquel il ne semble pas vraiment croire et, surtout, auquel il n’accorde visiblement aucune espèce d’importance. A ce titre, le récit de sa rencontre avec Louis Althusser dans son bureau de la rue d’Ulm est un petit morceau de bravoure ; « Quand, après sa fin tragique, ses Mémoires furent publiés, je fus fort satisfait d’apprendre qu’il n’avait jamais lu entièrement Le Capital et qu’il avait eu bien du mal à comprendre quelque chose à Hegel », note-t-il. Plus drôle encore, car délicieusement irrévérencieux à l’égard d’idoles que les jeunes exaltés de l’époque se refusaient d’envisager autrement qu’avec un sérieux grotesque (on relira le Tigre en papier de Rolin pour constater que le sérieux et le grotesque leur sont parfois restés), il place un portrait de Mao sur son bureau, pour faire bien ; mais parce qu’on n’oublie si facilement que cela l’éducation qu’on a reçu et qu’il n’est pas toujours simple de troquer la religion catholique et les réflexes bourgeois pour la religion communiste et l’attitude prolétarienne, il installe malicieusement le faciès du Grand Timonier « dans un cadre en cuir de chez Hermès »… Ce regard décalé sur une expérience que la plupart de ceux qui l’ont vécue ne parviennent toujours pas à évoquer sans ridicule suffit à rendre agréable ce récit où l’on goûtera également, répétons-le, un style tout à fait remarquable. Trois courtes phrases relevées à la fin du livre résument aussi bien ce décalage que ce style : « Lors d’un meeting, on demanda au philosophe marxiste Kostas Axelos comment il concevait la dictature du prolétariat. « Avec humour », répondit-il. Je ne cite cette jolie réplique, qui dut être entendue comme insolente, que pour éclairer mon propre ton ».