Ces 23 nouvelles de Murakami nous transportent dans un univers étrange qui n’est pas sans nous rappeler le conte, avec néanmoins cette différence : elles portent en elles une tristesse et une lucidité absentes de l’univers du conte, où l’on exalte plus que l’on ne désole. Chez lui, les histoires qui se terminent bien sont rares. Mais cette mélancolie, toujours, s’exprime en silence, discrètement, avec poésie. C’est là le charme de ces nouvelles, pleines de subtilité, de suggestion, plutôt que d’outrance. De fait, on parle peu ; les personnages semblent peiner à s’exprimer, à vivre pleinement, peut-être parce que la mort les guette, ou parce qu’ils ressentent le besoin irrépressible de basculer dans le malheur. Nombre de questions émaillent les récits, dont celle de l’identité : qui est-on ? Un nom ? Une fonction ? Les personnes et les objets qui nous entourent ? Qui sommes nous réellement quand tout et tous nous ont quitté ? L’homme est seul, c’est indéniable, et Murakami ne cesse de nous en persuader. Son seul lot est d’attendre la mort, fin absurde qui mettra un terme à une existence tout aussi absurde. « La mort n’est pas la fin de la vie, elle en est une partie », écrit Murakami. Vivre, c’est déjà mourir.

Une des particularité de l’écrivain japonais tient dans sa capacité à rendre belles des choses simples de la vie. Son talent est de savoir raconter avec poésie, de faire cohabiter réalisme et extraordinaire. Ses personnages sont toujours réjouissants, étranges et hauts en couleur. On croise un homme de glace, sans passé mais qui sait percer le nôtre ; un autre qui, sur son dos, porte l’image d’une « tante pauvre » ; un magicien exauceur de voeux … Les errances oniriques de Murakami ne sont jamais fortuites, jamais gratuites, elles ne font pas non plus l’objet d’un délire fantasmatique absurde ; il y a là, invariablement, le désir de dire quelque chose, de montrer des cicatrices, des douleurs, jamais de façon caricaturale. Si nous aimons Murakami, c’est parce qu’il a, en véritable écrivain, une singularité, un univers unique, personnel, que personne ne peut lui disputer. Une voix, en somme, que l’on reconnaît entre toutes.

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