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4
sur 5

Stanze offre d’inattendues jouissances. Certes on connaît l’immense culture de Gorgio Agemben, la virtuosité de sa réflexion et la délicate justesse de sa plume. Cependant, l’introduction du livre laisse un peu perplexe quant à son ambition : « Ainsi, dans les pages qui suivent, cherchera-t-on le modèle de la connaissance dans les conduites -telles la désespérance du mélancolique ou la Verleugnung du fétichiste- par lesquelles le désir nie son objet en même temps qu’il l’affirme, réussissant par ce moyen à entrer en rapport avec quelque chose dont il n’aurait pu autrement ni s’emparer ni jouir. » On a d’abord du mal à voir la cohérence des quatre étapes qui rythment ce projet : Eros et la mélancolie, fétichisme et mercantilisation de l’objet, parole et fantasme, perversité de l’image. Et pourtant, c’est presque 300 pages de pur délice intellectuel. Jamais l’ampleur des thèmes abordés et du corpus mobilisé (des mythes antiques à Heidegger en passant par les sémiologues, Dante et Freud) ne nuit à la démonstration. Au contraire, on se plaît à voguer au gré des références et on se délecte des fulgurants rapprochements (ainsi, tel passage où Agamben montre que le fétichisme et le procédé stylistique de la synecdoque obéissent au même principe de substitution d’une partie au tout, principe renvoyant lui-même à une composante essentielle de l’esthétique occidentale, à savoir le non-finito que Vasari identifie dans l’œuvre de Michel-Ange). On n’est pas toujours capable de démêler la densité du texte, beaucoup de choses se perdent, mais Agamben est bon pédagogue, il revient à temps à sa thèse et nous rattrape dès que le vertige menace. Quand notre attention vacille, telle phrase sublimement balancée nous remet d’aplomb et la lecture reprend. En fait, le pouvoir d’Agamben (puissances alliées de la plume et de la pensée) réside dans son aptitude à nous passionner pour une exégèse originale du Roman de la Rose de Jean de Meung, à la faire entrer en résonance avec Deuil et mélancolie de Freud, le tout pour démontrer un rapport identique à l’objet, à sa perte et à sa réappropriation par d’autres voies. Agamben rend captivant le déploiement de sa pensée. On ne peut qu’être heureux de sa réédition en poche. Elle permet que le miracle s’opère jusque dans le métro, à des heures où les conditions de lecture qui nous dégoûteraient d’une fin de polar.