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A quelques notables exceptions près, l’heideggerianisme se résume souvent à des redondances pontifiantes ou à des hermétismes jargonisants. Sans adhérer à l’une ou l’autre de ces tendances, les deux essais ici réunis sous le titre L’Ombre de l’amour, le concept d’amour chez Heidegger laissent pour le moins perplexe quant à une possible innovation. Le postulat en est pourtant simple et séduisant : Hannah Arendt et Martin Heidegger se sont aimés trois ans durant, ce qui, pour le maître de Fribourg, constitua « la passion de sa vie ». Dans quelle mesure cette passion a-t-elle influencé son œuvre ? Dans ce texte daté de 1988, Agamben parcourt le corpus heideggerien à la recherche de ce qu’il nomme « la Stimmung absente ». Car le Dasein est toujours déjà intonné (bestimmt), et l’on sent que Agamben aimerait retrouver, dans l’oeuvre, l’importance, en tant que concept, qu’eut le sentiment dans la vie du penseur. « La haine et l’amour sont les deux Grundweisen, les deux guises ou manières fondamentales dans lesquelles le Dasein fait l’épreuve du Da« . Si l’idée est présente dans le texte heideggerien, Agamben tend à forcer le trait pour parvenir à la démonstration voulue. « L’amour est la passion de la facticité, dans laquelle l’homme supporte cette inappartenance et cette opacité et se les approprie en les gardant comme telles ». On note le passage de Dasein à Mensch, qui implique une lecture honnête et attentive de l’intégralité de l’œuvre (combien se sont arrêtés à Etre et temps ?). Toutefois, on est forcé de reconnaître que les conclusions d’Agamben ne sont pas réellement probantes, ni ne proposent de voie à suivre pour expliciter ses hypothèses. Le texte constitue plutôt une bonne introduction au lexique heideggerien (facticité, être-au-monde, etc.) ainsi qu’aux sources les plus notoires de sa réflexion (les Confessions d’Augustin). Du même auteur, on préférera tout de même la récente réédition en poche (Rivages également) du tome III d’Homo sacer, Ce qui reste d’Auschwitz, texte magnifique de réflexion et de précision.

L’essai de Valeria Piazza est moins porté sur la question de l’amour que son prédécesseur, même s’il prend pour point de départ la correspondance entre Arendt et Heidegger. Ici se développe une réflexion sur les thèmes de la lettre et du journal. En interrogeant Benjamin et Foucault, Piazza avance l’idée que « le journal peut être vu comme l’instrument dialectique de l’ipséité ». Une intuition remarquable, que l’auteur articule autour des notions de temporalité et d’appropriation, avant de la confronter à l’écriture en général. Car si le journal renvoie à l’absence de sujet, et la lettre à la sphère du témoignage comme survivance de l’individu, la question centrale demeure celle de l’auteur et de son rapport historique à son œuvre. On trouvera dans ce texte des bases de réflexion qui devraient compléter idéalement ce que Dilthey avait thématisé sous le terme de « biographie intellectuelle ».