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4
sur 5

Les gentils personnages principaux des sept nouvelles de George Saunders, recueillies sous le titre Grandeur et décadence d’un parc d’attractions, ont un côté irritant. Socialement modestes, ils ont peut-être rêvé de jours meilleurs, mais grimacent depuis qu’ils ont accepté de marcher au pas. Généralement évincés par les autres, car faibles, ils ne demandent pas mieux que de rendre service s’ils sont aimés en retour -ce qui n’arrive jamais, surtout pas dans les récits noirs.
Malgré ces arrière-plans festifs (les parcs d’attractions), nous sommes loin du monde magique que d’aucuns voudraient nous faire prendre pour la réalité. Les gentils ne sont pas d’innocentes victimes. Si leurs malheurs inspirent la compassion, l’auteur a vite fait de nous montrer l’origine de leur douleur : une somme informelle de faiblesses et de réflexes égoïstes. Dans la nouvelle éponyme, le personnage principal se retrouve face à un cas de conscience après avoir laissé son patron engager un mercenaire pour abattre les gangs d’adolescents qui entravent le bon fonctionnement du parc. L’affaire dégénère, immanquablement, le gentil employé s’en veut, mais il est trop tard, et Saunders laisse entendre qu’une prise de conscience tardive n’efface en rien les drames, encore moins les morts. Quoi de plus sombre, dès lors, qu’un monde où les gentilles victimes, passives, subissent ou provoquent une succession d’actes -ou de non-actes- couards ?
Les parcs d’attractions ne sont pas sans rappeler les cités pavillonnaires, mignonnes et proprettes, qui, gardiennes de petites vies misérables, finissent par tomber en ruine. On pense également à ces marchands de rêves capables d’acheter le monde pour mieux lui vendre son quota de princesses et de Space Mountains. Réalistes, les employés imaginés par Saunders sont traités tels des esclaves, encadrés par une structure patronale infernale qui ne tolère aucun écart. Ainsi Mary, cette femme de ménage de 92 ans, qui voit retenu sur son salaire le coût de son costume déchiré par un enfant.
Malgré la noirceur de l’ensemble, le ton est souvent humoristique, cocasse, voire loufoque -on pense à Twain, à Swift, mais aussi à Kafka. Par son incontestable maîtrise stylistique, l’auteur insuffle à l’ensemble du recueil une irrésistible tonalité aigre-douce. Avec allure. De quoi prouver aux éditeurs et lecteurs français, encore frileux quand il s’agit de nouvelles, que ce genre de petites histoires à l’écriture mordante n’a rien à envier à l’art romanesque.