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sur 5

Désinvolte, arrogant, tendre et cruel, Calamity Gab revient terroriser les ligues de vertus et le Nouvel Obs. En publiant cette année son journal 1985-1986, Calamity Gab, donc, il livre trois cents pages supplémentaires du « galop d’enfer » qui, depuis sa rupture avec Francesca, l’engouffre dans un tourbillon donjuanesque ininterrompu. Commençant et s’achevant par une phrase de « Baby boom », une de ses amantes, le journal décline un cercle vicieux perpétuel, un vertige mis en abîme : en notant ses conquêtes de 85, le Matzneff d’alors dactylographie ses carnets noirs de 78, alors que celui d’aujourd’hui annote le tout en 2004, nous faisant sentir que le spirale s’envenime, se déploie et renforce encore l’impression d’une vie « à la fois extraordinairement variée et extraordinairement uniforme ». En effet, les journées de ce forçat de la jouissance sont répétitives : tout son être et toute son énergie sont absorbés et atomisés par les jeunes amantes qui défilent du matin au soir dans son « placard ». Harassant et drôle, provocant et lucide, Matzneff justifie sa lubie des « moins de seize ans » en expliquant que les femmes dépassant 25 ans préfèrent les chirurgiens-dentistes aux poètes et le mariage à la passion. S’il n’y a rien de plus dangereux qu’un romantique blessése protégeant de la souffrance de l’abandon par le nombre, en divisant le sentiment amoureux, Matzneff n’en parvient pas moins à être touchant. Son marathon érotique n’est entrecoupé que de dîners au restaurant dont il note les menus et les bonnes bouteilles, de conversations amicales, de séances de piscine ou de sport, d’offices religieux orthodoxes. « Syncrétisme et alternance », comme dirait son père spirituel, Montherlant : sexe, messe, vin, diète. Sa vie se déroule ainsi, course impossible, vaine, absurde, comique. Ou tragique : « J’ai horreur de la tombe que je me suis moi-même creusée ».

Dans les chroniques de Yogourt et yoga, qui s’étendent sur les quarante dernières années, Matzneff n’est plus seulement le libertin des « carnets noirs » : il devient le moraliste antique qui observe son temps avec un vrai détachement. S’il est un homme libre du point de vue des mœurs (mais d’une liberté qui est surtout le choix assumé de ses aliénations), il l’est encore dans cet exercice-là, en s’affranchissant des passions de son époque. Dans les années 1970, ce Russe blanc sans illusions sur le régime communiste soutient Soljenitsyne et moque les intellectuels parisiens fascinés par Moscou. Il fustige le « prurit » de l’engagement et les « bêlements révérenciels des vieilles putains politico-littéraires qui font le tapin sur le boulevard de la contestation ». Préférant définitivement Jésus Christ à Freud et Epicure à Marx, il ne croit en la révolution qu’à condition qu’elle soit intérieure. Echappant aux positions partisanes, il s’autorise à défendre la liberté sexuelle comme la théologie orthodoxe, François Mitterrand comme Alain de Benoist ; échappant aux définitions forgées par les esprits médiocres, il assume avec nonchalance les contradictions qui l’habitent, vitupère la vulgarité grandissante de son époque et nous démontre combien ce n’est pas lui, mais bien elle, qui est immorale.