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Un nouvel essai sur Drieu la Rochelle, auteur maudit des lettres françaises qui, décidément, émerge peu à peu ces temps-ci du purgatoire où l’avaient plongé durant un demi-siècle ses choix politiques irrecevables : Frédéric Saumade, maître de conférence en anthropologie sociale, nous propose une étude de l’homme et de son œuvre suivant une perspective nouvelle et courageuse. Au lieu d’éluder le problème fasciste ou de séparer l’engagement de l’homme de son oeuvre, comme c’est communément le cas chez ses défenseurs, il s’intéresse à tout ce qui chez Drieu et dans ses écrits l’amena à collaborer avec le nazisme : la « séduction intellectuelle de l’irrationnel ». Il pose l’énigme de Drieu et de cette oeuvre « axée par l’ego d’un auteur » qui, « profondément ambiguë, conte l’histoire d’un individu pour en finir avec cet individu » et « débouche sur le suicide de l’auteur qu’elle annonçait de toutes parts depuis le début ». Saumade montre en quoi, contrairement aux idées reçues, le fascisme est lié à un « ensauvagement de la pensée » : un « dyonisiaque » issu de l' »apollonien », un désordre absolu nécessaire à l’établissement totalitaire, un appel à l’irrationnel par le chef charismatique renversant la société organisée rationnellement. C’est la transgression et la mort contenues dans le fascisme qui finirent par attirer inéluctablement Drieu, assumant son choix du fascisme comme « force de destruction » de « la société qu’il abhorrait » et, sans doute, de lui-même.

Eclairée sous cet angle, on comprend mieux, malgré les contradictions violentes de l’individu, la cohérence fatale de son aventure intellectuelle commencée au sortir de la Grande Guerre en compagnie des dadaïstes puis des surréalistes. Enfin, aspect encore jamais évoqué du parcours de Drieu la Rochelle : on apprend qu’il visita fréquemment Bataille, Caillois et Leiris au Collège de Sociologie, entre 1937 et 1939. La correspondance entre un écrivain déjà engagé dans la voie du fascisme et des auteurs emblématiques de la gauche, qui pourrait paraître étrange au premier abord, est parfaitement expliquée ici par leurs aspirations communes, exposées dans le programme du Collège : « dépasser les oppositions rationalistes », proposer une « épistémologie sacrificielle » et confronter le savoir à la mort posée « non plus comme objet mais comme source de savoir ». Saumade met en parallèle les obsessions de Bataille et de Drieu et propose, par la même occasion, une interprétation de la fin de ce dernier en rappelant les textes de Leiris de l’époque sur le suicide: « la version moderne, individualiste, du plus radical des sacrifices : le sacrifice humain ». Tous les éléments apportés par l’auteur ne résolvent pas pour autant l’énigme Drieu, si complexe et paradoxale qu’aucun texte ne l’épuisera sans doute jamais ; ils touchent en tous cas à une part essentielle de cette énigme, que peu avaient osé aborder d’une telle manière.

On regrettera sans doute le style sec, un peu trop universitaire, de Frédéric Saumade, ainsi que le manque de développement de ses thèses, puisqu’il passe d’un point à un autre en soulevant des problématiques immenses sur lesquelles il ne s’arrête que trop peu, sans se concentrer toujours sur son sujet principal. Sujet propre en effet à d’infinies ramifications, tant il est catalyseur de toutes les tragédies et de tous les égarements d’une époque : le mystère terrible et troublant de Drieu la Rochelle.