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4
sur 5

« Que reste-t-il d’un empire millénaire ? Un décor de taverne » : dans Café de l’Europe, Anton Kuh, écrivain et journaliste viennois, évoque sur un ton grave ou amusé les problèmes sociaux et politiques de l’Autriche de 1917 à 1940. Pas de brèves de comptoir, mais de véritables « feuilletons viennois », textes brefs qui relèvent de l’éditorial et du billet d’humeur. Derrière le ton badin de la conversation et des jeux d’esprit se cache une pensée clairvoyante et inquiète, à l’affût des signes de décadence d’une Autriche troublée, de Sissi à Hitler. Ce recueil frappe tout d’abord par sa diversité, entre analyses politiques et histoires drôles, dialogues fictifs et témoignages personnels ; la question de la Nation autrichienne (son passé impérial, son présent désinvolte, son avenir fasciste) est néanmoins toujours au cœur de ces écrits de circonstances. Avec la même précision ironique, Anton Kuh dénonce les petits fonctionnaires viennois engoncés dans l’orgueil et la paresse, l’idéologie belliqueuse des livres de lecture pour écoliers autrichiens, la récupération du Beau Danube bleu par les nationalistes ou l’idolâtrie suspecte envers le vieil empereur François-Joseph. Profondément attaché à la ville de Vienne, l’auteur n’a de cesse de dénoncer sa trop grande légèreté : « La ville ravalée par les studios de cinémas au rang de coulisses sentimentales de la germanité, d’un Munich viticole avec un petit peu de mesures à trois temps, n’a jamais montré un visage plus magnanime. Quand des nuages tragiques passent au-dessus d’elle, elle apprend à se taire ; elle se retire ensuite dans son indifférence de mauvaise réputation comme dans les retranchements de la dérision ; et son sourire est soumis de manière significative à la volonté divine ».

Devant la montée du péril nazi, l’écriture se fait plus incisive, plus urgente, sans se départir pourtant de sa distance ironique, élégance de l’esprit qui est aussi constat d’impuissance. Anton Kuh s’interroge : « Pourquoi les dictateurs sont-ils gras ? », « D’où proviennent ces têtes ? », et dénonce « l’Olympe roulé dans la farine » aux J.O. de Berlin par les « Erinyes et anthropophages » du monde moderne, avant d’avouer : « J’ai quitté la souricière », après son exil à New York… La France fin de siècle a Alphonse Allais, l’Angleterre edwardienne a Saki pour dépeindre les travers d’une société frivole et imbue d’elle-même, courant d’un pas léger ou martial vers sa ruine. Mais les articles d’Anton Kuh témoignent, au-delà de la complicité avec le lecteur, d’une conscience politique sans faille qui donne à ces textes une gravité émouvante et une résonance actuelle. Il faut signaler aussi la qualité de l’édition de ces textes, pour la première fois réunis en français : un découpage clair qui met en valeur les soubresauts historiques et la montée des périls ; de courtes introductions explicatives ; un juste dosage des notes, éclairantes sans lourdeurs érudites. On navigue sans difficultés dans ces articles malgré la précision de leur ancrage historique et leurs régionalismes. Dans ce café viennois, les évènements de l’entre-deux-guerres, connus de tous, prennent la saveur subtile d’une bohème désenchantée qui se grise de bons mots, de sarcasmes et de poésie avant de s’évanouir à tout jamais.