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4
sur 5

Voilà un petit livre trop discret et qui s’avère précieux pour pénétrer le vaste continent (à jamais ?) perdu de l’utopie. Un choix de textes significatifs (T. More, F. Bacon, Saint Just, Fourier, etc.) ; un vade mecum pratique récapitule et explique les thèmes principaux de la pensée utopique : l’âge d’or, le dépérissement de l’Etat, l’eugénisme, la révolte et la révolution, l’état de nature, l’idée de progrès…
Cette présentation synthétique montre comment la notion d’utopie a subi de nombreux détournements de sens, le plus souvent à son désavantage, et permet un récupérage historique. Avant de passer pour des idéologues bradant un idéal politique séduisant mais irréalisable, on s’aperçoit que les penseurs de l’utopie ont fait un effort considérable pour penser précisément le fait social, la nature humaine et les conditions concrètes de l’existence. « Exercice mental sur les possibles latéraux », l’utopie se définit par opposition à un état présent de la réalité politique et sociale qui voudrait se faire admettre comme unilatéral et unique. C’est un exercice de la pensée qui ne verse ni dans l’imaginaire, ni dans le sentimentalisme romantique. Toutes les utopies ayant exprimé la volonté de dépasser l’état de misère et d’asservissement qui a toujours été le lot commun du plus grand nombre. La dimension imaginaire de ces œuvres n’ayant été bien souvent qu’une ruse pour déjouer la censure. Contre les idéologies soumises aux valeurs établies du pouvoir en place, elles sont des révoltes créatrices, des moteurs du devenir, d’apparentes chimères dont la fonction est essentiellement révolutionnaire.
Que l’on ne s’y trompe pas : le « pays de cocagne » et autres terres merveilleuses où règnent le bonheur et l’abondance, ne sont que faux-semblants, des artifices habiles pour endormir les censeurs. Il faut être bien nigaud pour « croire qu’un jour les saucissons voleront et que le vin tombera du ciel ». Un discours utopique n’exclut jamais que le système soit réalisable ailleurs, ou plus tard. Et si l’on cessait de penser en terme d’impossibilité et de croire en la radicale impuissance de l’homme ?