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Il faut savoir désespérer jusqu’au bout. Ne pas trop prêter attention aux pensées qui s’érigent en morale « universelle », mais plutôt s’en tenir à celle édictée dans ce témoignage : « J’ai écrit pour moi-même -il en est ainsi, et chacun doit faire de son mieux avec les moyens qui sont les siens- c’est ma morale : la seule qui me soit restée ». De l’utilité d’être anti-Kantien par les temps qui courent… Une pensée, comme à peu près tout ce qu’a réfléchi Nietzsche, à prendre comme une belle promesse pour les temps à venir. De même, résister à toute forme de parasitage de la conscience. Affirmer ses forces sans pour autant rejeter. Récuser l’idéalisme tout en retournant la perspective car « plus on s’acharne à contester en vain des choses au cœur de la démocratie, plus on est obligé par ailleurs de lui en concéder, du moins si nous ne voulons pas que l’histoire des hommes s’achève dans l’anarchie et par une destruction chaotique ». Fonctionner sur le principe de la contradiction, car « l’inverse » est aussi possible. Et de ce fait, retourner ses propres armes contre soi-même, exercice salutaire, mais peu mis en pratique. Voilà pour l’enseignement. Passons au document.

C’est grâce à un rapport de proximité ténu avec Nietzsche que Franz Overbeck put se lancer dans ce qu’il convient d’appeler une entreprise de contre-falsification (il parle de manière définitive de ce que Nietzsche entendait par Volonté de puissance, de son prétendu antisémitisme, etc.). Il offre avec ce texte de « souvenirs » une nouvelle perspective, moins interprétative que la formulation de données en prise avec le réel, sur son ami. Une déposition permettant d’établir aussi un inventaire des traces laissées par la pensée du philosophe. Il en est ainsi de son admiration pour l’énergie de la culture méditerranéenne, antimoderniste, union de l’art et de la vie opposée à l’esprit de la Kultur allemande. Nous assistons donc non pas à la destitution d’une idole (Overbeck ne se prive pas de restituer dans toute leur plénitude les paradoxes d’un homme profondément affecté), mais plus sûrement à l’affirmation de ses expressions contradictoires : le refus d’un processus conscient et rationnel de la maîtrise de la réalité en est une. Et cela sans se laisser aveugler par ce moine soldat chez qui le génie critique -essentiellement dirigé contre lui-même- se mêlait à l’imperium de la violence primitive. Et par-delà à une lutte pour la vie.